
Le fond de l’Eau – Maurice Rollinat

Il fait une journée ardente,
Mais, sans lourdeur, torride à point :
Tout flambe, sommet, creux, recoin,
Dans une lumière fondante.
Déjà claire par elle-même,
Fourbie encor par un tel feu,
La rivière, sous le ciel bleu,
Est d’une transparence extrême.
Mais c’est surtout à cette place
Qu’entre ses bords sans arbrisseaux,
Dépourvus même de roseaux,
Elle forme une immense glace.
Pour l’anguille vorace et fourbe,
Là, nul repaire où se cacher !
C’est aussi net que du rocher,
Sans une apparence de bourbe.
Elle est tellement diaphane,
La masse d’eau de ce profond,
Que l’œil, en détaillant le fond,
Lumineusement s’y pavane.
Son lit s’étale, trembleux, lisse,
Montrant les scintillants micas
De ses beaux galets délicats.
Où, trébuchant, le regard glisse.
Ces cailloux dont la vue égaie,
Plats ou bombés, ovales, ronds,
Figurent billes, macarons,
Gros sous et petite monnaie.
Miniature poissonnesque,
Les vérons, topazes des eaux,
Brillent : ceux-ci mignons fuseaux,
Et ceux-là filiformes presque.
On suit leur allure petiote
En vitesse comme en lenteur ;
On voit le mouvement téteur
De leur bouchette qui bâillotte.
Soudain, on reconnaît la truite
Aux taches roses de sa peau,
À l’instant même où leur troupeau
Devant son éclair prend la fuite.
Entre deux carpes solennelles
Un gardon passe, corps d’argent
Dont les membranes vont nageant,
Rouge vif comme les prunelles.
Le soir vient gazer l’atmosphère…
Mais voici du gravier poli
Visible sous l’eau sans un pli,
Comme un plancher gris sous du verre.
Toujours queue et flanc, tête et râble
Des jolis goujons gracieux
Restent en relief pour les yeux
Sur ce fin dallage de sable.
Les ors, les irisés, les moires
Des écailles, jusqu’aux nageoires,
Jusqu’aux moustaches du museau,
Luisent ! sur ces miettes de roche
On les voit droits comme en biseau
Suivant que chacun rôde ou pioche.
Mais, par degrés, l’ombre s’allonge,
Et, dans un silence enchanté,
Revêt de sa lividité
Toute la campagne qui songe.
Puis, après le rêve, le somme
Prend les choses, l’onde s’enduit
Du grand mystère de la nuit
Impénétrable à l’œil de l’homme.























