
Maurice Rollinat — Le pianiste des névroses

1846 — 1903
C’est l’heure où la nuit fait avec l’aube son troc.
Repas de corbeaux
Il y a deux Rollinat, et le second n’a jamais eu le droit d’exister.
Le premier, tout le monde le connaît, ou plutôt tout le monde l’a connu pendant dix-huit mois. En 1883 paraissent Les Névroses et Paris s’y jette. On se presse au Chat Noir pour l’entendre : il s’assied au piano, il chante Baudelaire qu’il a mis en musique, puis ses propres vers, et la salle a peur. Les témoins parlent d’un homme maigre, les cheveux dans les yeux, qui se tord sur son tabouret. Barbey d’Aurevilly le sacre. On l’appelle le nouveau Baudelaire, ce qui est la manière la plus sûre d’enterrer quelqu’un.
Le succès dure ce que durent les modes, et vers 1885 il est fini. Rollinat quitte Paris. Il s’installe à Fresselines, au confluent des deux Creuse, dans une maison sans confort où il restera dix-huit ans. Il y écrit six recueils que presque personne n’a lus.
Ce que le Chat Noir a caché
La légende du poète satanique a fait beaucoup de tort. Elle est pourtant vérifiable, et le site en garde tout l’appareil : Villanelle du Diable, Ballade du cadavre, Le Remords de l’assassin, L’Empoisonneur, La Buveuse d’absinthe. Ce sont les titres d’un homme qui veut faire peur, et qui y arrive.
Mais lisez « Repas de corbeaux » sans savoir de qui c’est. Une charogne, des corbeaux qui tombent en blocs, un gave « étroit, muet, huileux, mou dans son choc ». Ce n’est pas du satanisme, c’est de l’observation. Le vers qui reste n’est pas le plus noir, c’est le plus juste :
Ils croassent, et puis, ils sautent lourds, floc, floc !
Ce « floc, floc » ne vient pas de Baudelaire. Il vient de quelqu’un qui a regardé des corbeaux marcher.
L’homme de Fresselines
Le second Rollinat est là. À Fresselines, il écrit Dans les brandes, La Nature, Paysages et paysans, Les Bêtes — des centaines de poèmes sur l’étang, le grillon, la biche, les libellules, le pêcheur d’écrevisses, le vieux pâtre. Le sujet n’a pas changé de nature : la mort est toujours là, mais elle a cessé d’être un décor gothique pour devenir ce qui arrive dans un pré.
Il va plus loin encore : il se met à écrire en berrichon. Le vieux pâtre parle, et Rollinat transcrit la langue avec ses élisions, ses apostrophes, son débit. « À forc’ de vous cercler les oreill’ et les yeux… » On est en 1883, personne ne fait ça. C’est trente ans avant les patoisants savants, et c’est fait sans condescendance : le pâtre pense, et il pense mieux que le monsieur qui l’écoute.
Monet vient à Fresselines en 1889 et peint la Creuse pendant trois mois, logé chez lui. Deux hommes qui font la même chose, dans deux métiers, au même endroit : regarder l’eau assez longtemps pour qu’elle devienne quelque chose.
La fin, qui ressemble à ses vers
Sa compagne, Cécile, meurt en 1903. Il essaie de se tuer, échoue, et meurt quelques mois plus tard à Ivry. Il avait cinquante-sept ans. On a dit qu’il était devenu fou ; il avait surtout été seul très longtemps.
Cinq cent soixante et un poèmes sur ce site. C’est peut-être la plus grande disproportion du Vagabond entre ce qu’un poète a laissé et ce que la mémoire en a gardé.
Choix de textes
- Repas de corbeaux — Un sonnet monorime, ou presque. La charogne de Baudelaire vue par quelqu’un qui l’a sentie.
- Villanelle du Diable — Le morceau de bravoure du Chat Noir. À lire à voix haute, c’est fait pour.
- Ballade du cadavre — La forme la plus polie du Moyen Âge appliquée à la putréfaction.
- La Buveuse d’absinthe — Un portrait de comptoir, sans une once de pitié ni de mépris.
- Le Vieux Pâtre — Le berrichon en alexandrins. La trouvaille la moins connue de la poésie du siècle.
- L’Étang — Fresselines, l’eau immobile. Le poème charnière entre les deux Rollinat.
- La Biche — Douze vers d’affût. Il regarde l’animal, pas son symbole.
- Le Grillon — Le plus petit sujet possible, traité au sérieux absolu.
- Le Silence — Ce qu’un homme entend quand il n’y a plus personne à Fresselines.
- Le Touriste — Un rondel gai — la preuve qu’il savait aussi être heureux.
Pour le lire
Les Névroses (1883) — l’édition établie par Aurore Guillemette et Grégory Huck restitue le recueil entier, ses cinq sections comprises.
Dans les brandes (1877) · La Nature (1892) · Paysages et paysans (1899) · Les Bêtes (1911, posthume)
Guillain Méjane























