
Victor Hugo — L’homme qui ne pouvait pas se taire

1802 — 1885
Et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Booz endormi
Mille cent soixante-neuf poèmes. C’est ce que le Vagabond héberge de lui, et ce n’est pas tout ce qu’il a écrit. On peut passer une soirée entière à faire défiler cette étiquette sans en voir la fin, et c’est déjà quelque chose comme le comprendre : Hugo n’est pas un poète qu’on lit, c’est un pays où l’on entre.
Il a commencé à quatorze ans en voulant être Chateaubriand ou rien, et il n’a plus lâché la plume pendant soixante-dix ans. Odes, ballades, orientales, satires, épopées, chansons pour ses petits-enfants, quatrains griffonnés sur la marge d’un dessin — il écrivait comme d’autres respirent, et le reproche qu’on lui fait depuis toujours, la démesure, est exactement ce qui le rend irremplaçable. Personne n’a jamais eu besoin d’autant de mots pour dire le monde, parce que personne n’a jamais regardé le monde d’aussi près et d’aussi loin en même temps.
Le siècle avait deux ans
La biographie est connue, elle est même trop connue, et elle empêche de le lire. Retenons ce qui compte pour les vers : trois deuils et un exil.
Le 4 septembre 1843, sa fille Léopoldine se noie dans la Seine à Villequier, quelques mois après son mariage. Hugo l’apprend par un journal, dans un café de Rochefort. Il ne publie rien pendant trois ans, puis écrit les quelques pages qui sont peut-être ce que la langue française a de plus dépouillé.
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
Il n’y a rien là-dedans. Pas une image, pas une métaphore, pas un adjectif rare. Un homme dit à sa fille morte qu’il vient la voir, et il énumère ce qu’il ne regardera pas en chemin. L’homme le plus verbeux du siècle a écrit son poème le plus célèbre en enlevant tout.
Ce qu’on entend quand on est seul sur un rocher
Puis vient l’exil. Décembre 1851, Bonaparte prend le pouvoir ; Hugo part, Bruxelles, Jersey, Guernesey, et il y restera dix-neuf ans, refusant les amnisties. Il aurait pu s’y taire. Il y écrit au contraire les livres les plus violents et les plus vastes de sa vie.
Les Châtiments sortent de là : une haine tenue en vers pendant des centaines de pages, sans jamais s’épuiser. « Souvenir de la nuit du 4 » n’a pas pris une ride, et pour cause — c’est une grand-mère qui déshabille son petit-fils de sept ans troué par deux balles, et rien d’autre. Hugo n’ajoute pas de commentaire. Il n’en a pas besoin.
De là aussi sortent les tables tournantes de Marine Terrace, les esprits qui viennent dicter des alexandrins, les nuits sur la falaise à interroger l’océan. On a beaucoup ri de ce Hugo-là. On a eu tort : c’est le même qui écrit « Paroles sur la dune », où le plus grand homme public du siècle constate simplement, face à la mer, qu’il ne sait plus rien.
Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
Que mes tâches sont terminées ;
Maintenant que voici que je touche au tombeau…
Le regard d’en bas
Il reste ce qu’on oublie toujours de dire, parce que le mot politique fait peur en poésie : Hugo est le premier grand poète français à avoir regardé les pauvres autrement que comme un décor. « Melancholia » demande où vont ces enfants qui entrent à l’usine, et la question n’a rien de rhétorique — la loi de 1841 venait d’être votée, elle interdisait le travail avant huit ans. « Le Mendiant » n’est pas une allégorie : c’est un vieil homme trempé, on lui donne un manteau, on l’étend à sécher, et le poète voit les trous du tissu faire des étoiles au plafond. Toute la méthode Hugo tient là. Il regarde une loque et il y voit le ciel, sans mentir sur la loque.
Il est mort le 22 mai 1885. Deux millions de personnes ont suivi le corbillard des pauvres qu’il avait exigé. C’est le seul poète français dont l’enterrement ait été un événement national — et le dernier, sans doute.
Choix de textes
- Demain dès l’aube — Douze vers, aucun ornement. Ce qu’il reste quand on retire tout Hugo à Hugo.
- À Villequier — Le long poème du deuil, écrit trois ans après. Il n’y pardonne pas encore, il négocie.
- Booz endormi — La faucille d’or dans le champ des étoiles — cinq vers que la langue n’a pas dépassés.
- Melancholia — Les enfants de huit ans à l’usine. La colère sociale sans une once de sermon.
- Souvenir de la nuit du 4 — Un enfant tué au coup d’État. Hugo se contente de tenir la chandelle.
- Oceano nox — Les marins disparus, et personne pour dire leur nom. Le poème des veuves.
- Paroles sur la dune — L’exil, la vieillesse, le vent. Le seul texte où il s’avoue vaincu.
- Tristesse d’Olympio — Retour au lieu d’un amour. La nature, elle, a tout oublié.
- Les Djinns — La strophe enfle puis dégonfle. Une prouesse de métricien de vingt-six ans.
- Elle était déchaussée, elle était décoiffée — Seize vers de désir pur. On oublie que Hugo savait être léger.
Pour le lire
Œuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard — l’édition de référence, celle qui tient dans une vie.
Les Contemplations (1856) · Les Châtiments (1853) · La Légende des siècles (1859-1883)
Guillain Méjane























