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Renée Vivien — Celle qui voulut mourir en grec

Renée Vivien — Celle qui voulut mourir en grec

1877 — 1909

Vous pour qui j’écrivis, ô belles jeunes femmes !
Vous que, seules, j’aimais, relirez-vous mes vers
Par les futurs matins neigeant sur l’univers…

Vous pour qui j’écrivis

Elle pose une question à des lectrices qui n’étaient pas nées. Cent seize ans plus tard, quatre cent trente-quatre de ses poèmes sont ici, et la réponse est oui.

Elle s’appelait Pauline Mary Tarn, elle était anglaise, née à Londres d’un père britannique et d’une mère américaine, et elle a choisi d’écrire en français — non pas comme on adopte une langue, mais comme on prend un nom de guerre. Renée : celle qui naît une seconde fois. Elle avait vingt-quatre ans à son premier livre, elle en avait trente-deux à sa mort.

Mytilène, ou le refus d’un siècle

Toute sa vie tient dans une décision : ne pas vivre le XXe siècle. Avec Natalie Clifford Barney, elle part pour Lesbos et tente d’y rouvrir l’école de Sappho — littéralement, une maison, des jeunes femmes, des vers. L’entreprise échoue en quelques mois. Elle rentre à Paris, apprend le grec ancien, traduit Sappho, et passe le reste de sa vie à écrire comme si l’on était encore à Mytilène.

On peut appeler ça une fuite. C’est plutôt une position : elle ne cherchait pas un décor antique, elle cherchait le seul endroit connu où ce qu’elle était n’avait pas besoin d’être défendu. Il fallait remonter vingt-cinq siècles pour le trouver.

Le goût de l’inachevé

Sa poésie a une réputation — parnassienne, funèbre, chargée d’encens et de pierreries — et cette réputation est à moitié vraie. La moitié fausse est la plus intéressante. Écoutez :

Le charme douloureux des ébauches m’attire
Comme un gardénia qu’une haleine meurtrit.

Puis, quatre vers plus loin, ceci, qui est une définition et non une image :

Car l’Ébauche est la sœur fragile des Ruines

Voilà ce qu’elle sait faire et que peu savaient : tenir ensemble le pas-encore et le déjà-plus, et découvrir que c’est la même chose. Ses poèmes les plus forts ne pleurent pas un amour perdu, ils constatent qu’aucun amour n’a jamais eu lieu autrement qu’en train de se défaire. « Détrônée » finit sur une reine dépossédée de tout, qui garde exactement un bien : Je fus reine. Le passé simple est la seule couronne qui ne se reprend pas.

Ce qu’on lui a fait payer

Elle a publié une vingtaine de livres en huit ans, dont un roman, Une femme m’apparut, où l’on reconnaît tout le monde. Elle a aimé des femmes et l’a écrit à la première personne, sans allégorie et sans excuse, ce qu’aucune poétesse française n’avait fait avant elle. Elle en est morte : à trente-deux ans, d’un corps qu’elle avait cessé de nourrir et trop arrosé, et d’un épuisement dont le mot n’existait pas encore.

Puis on l’a rangée. Poète mineure, curiosité 1900, cas de figure. Il a fallu attendre les années 1970 pour qu’on la rouvre, et l’on découvre alors ce que Barney savait déjà : une technicienne du vers d’une sûreté redoutable, qui a passé sa brève vie à écrire une seule chose — que la beauté et la perte sont un même geste, vu de deux côtés.

Choix de textes

  • Vous pour qui j’écrivis — Un message adressé aux lectrices d’après sa mort. Il est arrivé.
  • Les Ébauches — L’art poétique de Vivien en seize vers : l’inachevé comme sœur de la ruine.
  • Détrônée — Tout perdre sauf l’avoir été. Le plus beau passé simple de la poésie française.
  • Psappha revit — Sappho relevée, en français, par quelqu’un qui la lisait dans le texte.
  • Litanie de la Haine — La face qu’on ne lui prête jamais. Une colère tenue en forme liturgique.
  • Refrain lassé — Rimes intérieures, vers qui se replient — la virtuose au travail.
  • Gellô — Un démon grec féminin, la morte qui revient. Le fantastique à la grecque.
  • Atthis délaissée — Une amante de Sappho, nommée, reprise, tenue vivante.
  • À la Sorcière — La femme brûlée comme figure de soi. Écrit soixante ans trop tôt.
  • Ainsi je parlerai — Ce qu’elle compte dire, et à qui. Le manifeste sans le mot.

Pour le lire

Poèmes choisis, 1901-1910, édition de Cécile Ladjali (Points) — la porte d’entrée, et la seule qui soit encore en librairie.

Études et préludes (1901) · Cendres et poussières (1902) · Sapho (1903, traduction) · À l’heure des mains jointes (1906) · Une femme m’apparut (roman, 1904)

Guillain Méjane

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