
Marie Krysinska — Celle à qui l’on a repris le vers libre

1857 — 1908
Bleue, comme l’œil bleu des enfants : — tendre et implacable.
Les rocs
Elle arrive de Varsovie vers 1873, elle a seize ans, elle vient étudier la musique et elle n’y retournera pas. On la retrouve quelques années plus tard dans le seul endroit de Paris où une jeune femme n’a rien à faire : les Hydropathes, puis le Chat Noir, au milieu de cent hommes qui hurlent des vers. Elle y compose, elle y chante, elle y publie.
En 1882, dans une revue, paraissent des textes d’elle qui ne riment pas, ne comptent pas leurs pieds, et vont à la ligne quand la phrase le demande. Gustave Kahn datera plus tard l’invention du vers libre de 1886, et de lui-même. Laforgue publiera en 1886. La querelle a duré vingt ans, Krysinska s’y est défendue seule dans ses préfaces, et l’histoire littéraire a tranché en faveur des hommes pendant un siècle avant de rouvrir le dossier. Il n’est toujours pas clos. Mais les dates, elles, sont là.
Le plus injuste est que la querelle a fini par recouvrir les poèmes. Ils tiennent debout tout seuls. Il y a chez elle une manière de couper la phrase en plein élan, de laisser un mot suspendu avec une majuscule et un tiret, qui n’appartient qu’à elle :
Les âpres mâchoires des rochers
Ont dévoré le déclinant soleil
et, quelques lignes plus loin, ce virage qu’aucun parnassien n’aurait osé — la montagne devient une reine « qui porte dans les plis de son long manteau / Les forêts, les vignes et les villes ». La musicienne se voit partout : ses titres sont des Préludes, des Ballades, des Sérénades, des Danses slaves. Elle n’a pas cherché à libérer le vers par théorie. Elle l’a libéré parce qu’elle entendait des phrases musicales et qu’aucun alexandrin ne voulait les contenir.
Cent quarante-huit poèmes ici. Elle est morte à cinquante et un ans, à peu près oubliée, et son nom se réinstalle depuis vingt ans à la place qu’on lui avait prise.
Choix de textes
- Les rocs — Le grand poème libre : majuscules, tirets, souffle. Sa signature entière.
- Horizons — Un coucher de soleil dévoré par des mâchoires de pierre.
- Marion — Une chanson populaire avec son « Ah ! Ah ! » en refrain, et la fin qui glace.
- Eros — Preuve qu’elle savait aussi tenir le vers régulier — et qu’elle s’en passait par choix.
- Prélude — Le titre dit le métier : elle compose avant d’écrire.
- La musique — L’art dont elle vient, pris pour sujet.
- Pleine mer — Aucune côte, aucun repère. Le vers y perd volontairement pied.
- Danse slave — La Pologne qu’elle a quittée, revenue par le rythme.
- Le champ aux coquelicots — Un tableau, littéralement : elle écrivait au milieu des peintres.
- Les Parques — Trois femmes qui tiennent le fil. On peut y lire ce qu’on veut.
Pour le lire
Rythmes pittoresques (1890) · Joies errantes (1894) · Intermèdes (1903)
Les Œuvres complètes paraissent depuis peu chez Classiques Garnier — la réparation, un volume à la fois.
Guillain Méjane























