
Guillain Méjane — Celui qui voyage sans bouger

né en 1982
Un battement, un champ d’étoiles. Un autre, la rue dans l’air tendre.
Un battement, l’amas gazeux tourmenté. Un dernier, je suis devant ma porte.
L’univers s’est éteint après mon passage.
Les trottoirs gris déambulent sous mes errances
Ce site porte le titre d’un roman de Jack London. Un homme y est sanglé dans une camisole et s’en évade par les étoiles : il ne bouge pas d’un pouce et il traverse des siècles. C’est le nom du site, c’est aussi le titre d’une série de poèmes qui s’y trouve, et c’est probablement la clé de tout le reste.
Deux cent seize poèmes, six ans, et une voix qui change
Il faut les lire dans l’ordre où ils ont été écrits, ce que le site ne permet pas et qu’il faudra corriger, car peu de corpus donnent à voir aussi nettement quelqu’un en train de trouver sa langue.
2020 : ça rime. Ce sont de courtes pièces sentimentales, tenues, un peu convenues, où l’on confie des secrets à la lune et où les larmes sont cristallines. Rien à en dire, sinon qu’elles sont sincères et qu’elles étaient nécessaires.
J’irai confier à la lune
Le secret de nos nuits
2021 : la rime saute. La phrase s’allonge, prend le trottoir, devient prose. Le poète marche dans une ville, un réverbère clignote, et l’univers s’allume et s’éteint au rythme de la panne. C’est la première fois qu’il fait le geste qui deviendra le sien : passer, sans transition, de l’échelle de la rue à celle de la galaxie, et découvrir que l’écart entre les deux est ce qui fait mal.
2022 : ça se casse. Les poèmes deviennent durs, syncopés, encombrés de matière — vase, tôle, crépi, poussière. Des chenilles de char éclatent le bitume d’une plaine, quelqu’un est dans la voiture bleue, et le texte se reprend deux fois en trois mots :
Ça n’arrive pas.
Ça arrive.
Alep est tombée la dernière. C’est un titre. Ces poèmes-là regardent le monde en face et ne le commentent pas.
2025 : quelque chose s’apaise, ou plutôt se déplace. Dans « Force 6 », ce n’est plus le poète qui parle de la mer. C’est la mer qui parle, et ce qu’elle dit d’un homme accroché à sa barre est sans colère :
Nous nous mesurons sans nous haïr.
Personne ne gagne—
nous apprenons.
La méthode du voyageur immobile
Deux séries donnent la clé et se ressemblent : Voyageur des étoiles, où le regard survole la terre comme un satellite, et Le prince heureux, d’après la nouvelle d’Oscar Wilde — la statue qui ne peut plus voir le monde et envoie une hirondelle le lui raconter. Les images en sont tirées de Google Street View, des centaines d’heures passées à parcourir des pays sans en franchir un mètre.
Le procédé n’est pas un gadget. C’est le sujet même. Tout ce corpus est écrit depuis un point fixe vers un ailleurs très vaste : des archipels émergent, des caravanes de sel passent, des estuaires se ferment par la vase, des ruines de pierres maltraitées demandent qu’on les regarde — et le regard qui les traverse, lui, ne se déplace jamais. Il y a une phrase qui condense tout : J’habite dans le vide. C’est un titre, aussi.
Ce que ces poèmes savent faire, à leur meilleur, tient en une opération très simple et très rare. Ils posent un objet ordinaire — des galets sur un lit de poussière — et ils lui ouvrent un fond sans avoir besoin de le dire :
Leurs faces cachées recèlent des gravures,
Elles ouvrent des puits disséminés ici.
Les faces cachées, les puits, l’eau qui attend sa libération sous les voûtes. On peut lire cela comme un paysage. Ce n’en est pas un.
Choix de textes
- Force 6 — La mer prend la parole. Le poème le plus récent, et le plus assuré.
- Les trottoirs gris déambulent sous mes errances — Un réverbère qui clignote, et l’univers avec. Le tournant de 2021.
- Les processions — Des chenilles de char sur une plaine. « Ça n’arrive pas. Ça arrive. »
- Un abîme — Une flaque qui digère. Le poème le plus organique du recueil.
- En arrivant — Un estuaire fermé par la vase, et la remontée des corps.
- Les jours de gris imprègnent les horizons — Six vers. Des galets, des gravures cachées, des puits.
- Le kaléidoscope des branches surexposées — Sept lignes sans un seul verbe. Une pellicule surexposée du premier âge.
- Il y a d’abord cette entrée vétuste — Une montée d’escalier en prose, marche par marche, jusqu’à un parfum.
- J’habite dans le vide — Quatre mots qui tiennent lieu de poétique.
- The Star Rover — Le titre de Jack London, le nom du site, et le programme de tout le reste.
Les séries
Voyageur des étoiles (2020) · Le prince heureux (2020) — deux séries écrites d’après des vues satellite et Street View.























