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Le Grillon – Maurice Rollinat

Le Grillon – Maurice Rollinat

Noir et couleur corne de cerf,
N’ayant corselet ni charnière,
Sans taille, mais dans sa manière
Joli, plein de grâce et de nerf ;

Le derrière en pointe, — une tête
De moyenne épingle de jais ;
Bien jambé pour tous ses trajets
De carnassier et de poète ;

Tel se manifeste parfois
Aux yeux penchés sur la nature,
Par monts, par vaux, à l’aventure,
Le grillon des champs et des bois.

Pour son pauvre frère de l’âtre
La geôle humaine des maisons,
Le croupissement des tisons,
L’horreur de la suie et du plâtre !

Mais pour lui, l’espace animé
Par le frissonnement des choses,
Les cieux pommelés, bleus et roses,
La terre en fleurs, le vent pâmé !

D’indépendance il se régale,
Et sa mystériosité
Esquive la société
De sa grande sœur la cigale.

Il a pour compagne d’ennui
Sa chanson aigre et monotone,
Qu’il dit du printemps à l’automne,
Au gîte, au dehors, jour et nuit.

Des mois entiers il vous harcèle
Avec son menu grincement,
Semblant venir d’un instrument
Moitié râpe et moitié crécelle.

Lorsque sous le cuisant midi,
Par les vallons, ravins et plaines,
Le vent brûlé n’a plus d’haleines,
Au milieu de l’air engourdi,

Il se fait une somnolence
Dans le paysage abattu,
Cependant que ce bruit têtu
S’acharne à limer le silence.

Dès la saison froide qu’il craint,
Le grillon s’enfonce et se visse
En son caveau, dont l’orifice
Bâille, oblique, à fleur du terrain.

Là, comme les morts sous leur pierre,
Comme les vers et les crapauds,
Il dort… Mais adieu le repos,
Quand revient la grande lumière !

Hors de son ténébreux manoir,
Un instant il se déconcerte
Avant d’entrer dans l’herbe verte,
Le petit solitaire noir.

Car sa prudence est très maligne :
C’est par elle qu’il se défend
Contre l’embûche de l’enfant
Et du vieux pêcheur à la ligne

Allons ! il saura bien tourner
Les gros dangers qu’il appréhende !
Et par le taillis et la brande
Il se hasarde à cheminer.

La température l’invite
À marcher d’un pas d’escargot,
Mais il surveille une margot
Qui se rapproche un peu trop vite.

Comme il observe et qu’il connait
Les manœuvres de la vipère,
Soupçonneusement il opère
Son inspection du genêt.

Passe un chat à la griffe acerbe,
Qu’importe ! il a pour se cacher
La complicité du rocher
Et la maternité de l’herbe !

Il se dissimule à demi
Devant l’aveugle courtilière,
Évite la fourmilière
Autant qu’il cherche la fourmi.

Il regarde, auprès des bergères
Dont il rase les sabots plats,
Du bran de scie et des éclats
De vieilles souches bocagères.

Et bon ou mauvais champignon,
Selon les pays qu’il traverse,
Lui sert d’abri contre l’averse,
Et d’observatoire mignon.

Sur ce talus au gazon grêle
Il rencontrera par hasard
Le glissotement d’un lézard
Ou le bond d’une sauterelle ;

Puis, tel fossé prête au grillon
Sa cachette fraîche et fidèle,
Sans l’indiscret frôlement d’aile
De la mouche et du papillon.

Les vieux parcs où la clématite
Grimpe aux arbres comme elle veut ;
L’ornière où se rend, dès qu’il pleut,
La grenouille toute petite ;

Quelque sauvage escarpement,
Une fondrière, une berge
Toujours tranquille, souvent vierge
Du passage et du broutement ;

Les bords des grottes et des sources,
Le monticule d’une croix…
Autant de sites et d’endroits
Affectionnés de ses courses.

Il est si chercheur du recoin,
Il a tant cultivé l’étude
Des instants où la solitude
N’a qu’elle-même pour témoin,

Qu’il fait souvent près d’une lieue
Par le chaume, au long du buisson,
Sans voir l’éclair ni le frisson
D’un orvet ou d’un hochequeue.

Mais sa flânerie en éveil
Peu à peu s’oublie, il se grise
Du triple charme de la brise,
De la pénombre et du soleil.

L’inquiétude circonspecte
Déjà beaucoup moins le conduit
Le rêvassement se produit
Dans cette cervelle d’insecte.

Le brin de ver, l’œuf de fourmi
Qu’il a mangés sous la fougère,
En ce moment il les digère,
Stupéfié, presque endormi.

Près d’une fontaine qui cause
Ou d’une mare qui se plaint,
Inerte, il savoure à son plein
Sa petite extase morose.

Et quand la pourpre des couchants
S’étend, comme une tache d’huile,
Du haut de l’horizon tranquille
Aux profondeurs vagues des champs,

Le grillon se réveille, bouge,
Reprend son bruit de serrurier…
Et s’achemine à son terrier
À travers la campagne rouge.

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