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Destino – Salvador Dali

Destino – Salvador Dali

Il est difficile d’imaginer ce à quoi aurait ressemblé une collaboration entre Salvador Dali et Walt Disney. Pourtant, les deux artistes ont travaillé ensemble, et le résultat – un court-métrage intitulé Destino sorti en 2003, 58 ans après ses préparatifs – est magnifiquement bizarre.

Avant leur rencontre, Disney s’est déjà essayé à l’étrange. Il y a tout un monde underground, sombre et surréaliste chez Walt. Certaines de ses œuvres antérieures produisent indéniablement du carburant pour les cauchemars : Dumbo (1941) et son effrayant trip alcoolisé, Blanche Neige (1937) avec sa traversée de la forêt pleine de mâchoires d’être anthropomorphes ou encore Fantasia (1940).

La première visite de Dali à Hollywood remonte à 1937. Il souhaitait créer un film d’animation, un moyen qu’il considérait comme idéal pour donner vie à la métaphysique. Écrivant au fondateur français du surréalisme, André Breton, Dali a noté que l’influence du surréalisme était devenue si «énorme» que «les créateurs de dessins animés sont fiers de s’appeler surréalistes».

“Je suis venu à Hollywood et je suis en contact avec les trois grands surréalistes américains – les frères Marx, Cecil B. DeMille et Walt Disney”, a-t-il déclaré à Breton.

Dali rencontra finalement Walt Disney pour la première fois en 1945 lors d’une soirée des studios de la Warner Brothers, chez Jack Warner. Dali travaillait alors sur une séquence de rêve pour Spellbound (La Maison du docteur Edwardes) d’ Alfred Hitchcock. Une appréciation mutuelle de l’art de l’autre les a réunis, et il n’a pas fallu longtemps pour qu’ils acceptent de collaborer sur un film d’animation. En janvier 1946, Dali signe un contrat avec Disney. Bien que le prix de Dali n’ait jamais été révélé publiquement, Disney admettait: “Il était cher.”

Destino est autant une question de visions photoréalistes que d’amour non partagé entre une femme et Chronos, la personnification du temps. Elle danse autour d’un paysage de déserts qui se transforme en labyrinthe pendant qu’elle laisse tomber le trou et se glisse dans une robe magnifique, attirant l’attention d’un homme inaccessible. Dali a expliqué le film à la presse comme “une exposition magique du problème de la vie dans le labyrinthe du temps.” Disney a tenté de briser son parlé d’artiste en disant que c’était “juste une histoire simple d’une fille à la recherche de son vrai amour .”

Disney prévoyait que ce serait un court métrage qu’il pourrait insérer dans l’un des “packages” populaires de l’après-guerre. Dali a commencé à travailler au début de l’année 1946.

Amassant plus de 135 storyboards et 22 peintures, le court métrage de Disney était sur la bonne voie. Cependant, le projet a rapidement perdu de sa vigueur : Disney ne pouvait pas se permettre de garder Dali employé vu ses tarifs, et une bataille d’égo entre les deux maître a achevé le tout. Le projet a été mis en veilleuse et n’a jamais été revu.

Les rumeurs d’animosité ont été dissipées lorsque Disney a écrit à l’un de ses biographes: “Je considère Dali comme un ami, un gars très gonflé et une personne avec qui j’ai vraiment apprécié travailler. Notre association avec lui était heureuse, pour tous. Ce n’est certainement pas de la faute de Dali si le projet sur lequel nous travaillions n’ait pas été achevé – il s’agissait d’un changement de politique dans nos plans de distribution.”

Lors de la réédition de Fantasia en 2000, le neveu de Walt, Roy E. Disney, est tombé sur l’œuvre originale de Dalí pour le projet non réalisé. Passionné par l’idée, il enrôla secrètement une équipe d’animateurs et un réalisateur en France qui pourraient terminer le travail. Quelques minutes ont été coupées sur la version “finale”, dirigée par Dominique Monféry, pour créer un court métrage visuellement époustouflant de 6 minutes, qui a reçu une nomination aux Oscars en 2003.

Nous ne connaîtrons jamais le véritable potentiel de ce que leurs deux cerveaux auraient pu cuisiner. On peut néanmoins déjà juger ce délicat hors d’oeuvre.