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15 Décembre 1840 – Théophile Gautier

15 Décembre 1840 – Théophile Gautier

Quand sous l’arc triomphal où s’inscrivent nos gloires
Passait le sombre char couronné de victoires
Aux longues ailes d’or,
Et qu’enfin Sainte-Hélène, après tant de souffrance,
Délivrait la grande ombre et rendait à la France
Son funèbre trésor,

Un rêveur, un captif derrière ses murailles,
Triste de ne pouvoir, aux saintes funérailles
Assister, l’œil en pleurs,
Dans l’étroite prison sans échos et muette,
Mêlant sa note émue à l’ode du poëte,
Épanchait ses douleurs.–

Ce morceau n’est rien autre chose que la traduction
littérale, en vers, d’un morceau de prose. Nous avons placé
chaque strophe en face de chaque paragraphe, pensant que le
public verrait avec intérêt comment le poëte a fait entrer, dans
chacune de ses strophes, chaque phrase et pour ainsi dire chaque
mot du prosateur.

«Citadelle de Ham, 15 décembre 1840.

«Sire, vous revenez dans votre capitale, et le peuple en foule salue
votre retour, mais moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir
qu’un rayon du soleil qui éclaire vos funérailles.

«N’en veuillez pas à votre famille de ce qu’elle n’est pas là pour vous
recevoir.

«Votre exil et vos malheurs ont cessé avec votre vie; mais les nôtres
durent toujours! Vous êtes mort sur un rocher, loin de la patrie et des
vôtres, la main d’un fils n’a point fermé vos yeux. Aujourd’hui encore,
aucun parent ne conduira votre deuil.

«Montholon, lui que vous aimiez le plus parmi vos dévoués compagnons,
vous a rendu les soins d’un fils; il est resté fidèle à votre pensée, à
vos dernières volontés; il m’a rapporté vos dernières paroles; il est en
prison avec moi!

«Un vaisseau français conduit par un noble jeune homme est allé réclamer
vos cendres; mais c’est en vain que vous cherchiez sur le pont
quelques-uns des vôtres; votre famille n’y était pas.

«Sire, vous revenez dans votre capitale,
Et moi qu’en un cachot tient une loi fatale
Exilé de Paris,
J’apercevrai de loin, comme sur une cime,
Le soleil descendant sur le cercueil sublime,
Dans la foule aux longs cris.

Oh! non! n’en veuillez pas, Sire, à votre famille,
De n’avoir pas formé, sous le rayon qui brille,
Un groupe filial
Pour recevoir au seuil de son apothéose,
Comme Hercule ayant fait sa tâche grandiose,
L’ancêtre impérial!

Vos malheurs sont finis; toujours durent les nôtres.
Vous êtes mort là-bas, enchaîné loin des vôtres,
Titan sur un écueil,
Pas de fils pour fermer vos yeux que l’ombre inonde,
Même ici, nul parent,–oh! misère profonde!–
Conduisant votre deuil!

Montholon, le plus cher comme le plus fidèle
Jusqu’au bout, du vautour subissant le coup d’aile,
Vous a gardé sa foi.
Près du dieu foudroyé, qu’un vaste ennui dévore,
Il se tenait debout, et même il est encore
En prison avec moi.

Un navire, conduit par un noble jeune homme,
Sous l’arbre où vous dormiez, Sire, votre long somme
Captif dans le trépas,
Est allé vous chercher avec une escadrille;
Mais, votre œil sur le pont cherchait votre famille;
Qui ne s’y trouvait pas.

«En abordant le sol français, un choc électrique s’est fait sentir; vous
vous êtes soulevé dans votre cercueil; vos yeux, un moment, se sont
rouverts: le drapeau tricolore flottait sur le rivage, mais votre aigle
n’y était pas.

«Le peuple se presse comme autrefois sur votre passage, il vous salue de
ses acclamations comme si vous étiez vivant; mais les grands du jour,
tout en vous rendant hommage, disent tout bas:

«Dieu! ne l’éveillez pas!

«Vous avez enfin revu ces Français que vous aimiez tant; vous êtes
revenu dans cette France que vous avez rendue si grande; mais l’étranger
y a laissé des traces que toutes les pompes de votre retour n’effaceront
pas!

«Voyez cette jeune armée: ce sont les fils de vos braves; ils vous
vénèrent, car vous êtes la gloire; mais on leur dit: croisez vos bras!»

«Sire, le peuple, c’est la bonne étoffe qui couvre notre beau pays; mais
ces hommes que vous avez faits si grands et qui étaient si petits, ah!
sire, ne les regrettez pas.

Quand la nef aborda, France, ton sol antique,
Votre âme réveillée, à ce choc électrique,
Au bruit des voix, des pas,
De sa prunelle morte entrevit dans l’aurore
Palpiter vaguement un drapeau tricolore,
Où l’aigle n’était pas.

Comme autrefois le peuple autour de vous s’empresse;
Cris d’amour furieux, délirantes tendresses,
A genoux, chapeau bas!
Dans l’acclamation, les prudents et les sages
Disent au demi-dieu, faisant sa part d’hommages:
«Dieu! ne l’éveillez pas!»

Vous les avez revus–peuple élu de votre âme–
Ces Français tant aimés que votre nom enflamme,
Héros des grands combats;
Mais sur son sol sacré, patrie autrefois crainte,
Du pas de l’étranger on distingue une empreinte
Qui ne s’efface pas!

Voyez la jeune armée, où les fils de nos braves,
Avides d’action, impatients d’entraves,
Voudraient presser le pas;
Votre nom les émeut, car vous êtes la gloire!
Mais on leur dit: «Laissez reposer la victoire,
Assez! croisez les bras!»

Sur le pays, le peuple, étoffe à trame forte,
S’étend, Sire; le chaud, le froid, il les supporte
Mieux que les meilleurs draps;
Mais ces grands si petits, chamarrés de dorures,
Qui cachaient leur néant sous de riches parures,
Ne les regrettez pas.

«Ils ont renié votre évangile, vos idées, votre gloire, votre sang;
quand je leur ai parlé de votre cause, ils nous ont dit: Nous ne la
comprenons pas!

«Laissez-les dire, laissez-les faire; qu’importent, au char qui monte,
les grains de sable qui se jettent sous les roues? ils ont beau dire que
vous êtes un météore qui ne laisse pas de traces! Ils ont beau nier
votre gloire civile; ils ne vous déshériteront pas!

«Sire, le 15 décembre est un grand jour pour la France et pour moi. Du
milieu de votre somptueux cortége, dédaignant certains hommages, vous
avez un instant jeté vos regards sur ma sombre demeure, et, vous
souvenant des caresses que vous prodiguiez à mon enfance, vous m’avez
dit: Tu souffres pour moi, ami, je suis content de toi.

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