
Prière d’un matin bleu – Edmond Rostand

Tout est bleu d’éther.
L’abeille du lys
Dit: «Pater noster
Qui es in coelis…»
Le moineau des toits,
Le lézard du mur
Disent à la fois:
«Sanctificetur…»
«Nomen…», dit le jonc.
«Tuum…», dit l’étang.
Et le doux et long
Delphinium blanc
Répète: «Tuum…»
Sur autant de tons
Qu’un delphinium
A de clochetons!
Que dit l’eau du puits?
«Adveniat…» L’air?
«Regnum tuum…» Puis
Tout devient plus clair!
Bien qu’entre les pins
Glisse un canon mat,
Là-bas les lapins
Ont gémi: «Fiat!…»
Ayant accepté
Qu’un plomb la tuât,
La caille a chanté:
«Voluntas tua!…»
Un pigeon luisant
Quitte le bouleau
Et monte, en disant:
«Sicut in coelo!…»
La bêche, à ce vol
Dont elle vibra,
Droite dans le sol
Gronde: «Et in terra!»
Et: «Panem nostrum…»,
Dit le sol vermeil.
«Quotidianum…»,
Répond le soleil!
Le ciel est si bleu
Que tout, ce matin,
Pense qu’il ne peut
Prier qu’en latin!
C’est le réséda
D’aube irradié
Qui murmure: «Da
Nobis hodie…»
«Dimitte nobis
Debita nostra…».
Bourdonne l’iris
Où l’abeille entra.
Le fenouil léger
Qu’on appelle aneth
Dans le potager
A dit: «Sicut et…»
«Nos dimittimus…»,
Disent à mi-voix,
«Debitoribus…»,
Les fourmis du bois.
Dans ses petits pots
Le myosotis
S’éveille à propos
Pour dire: «Nostris…»
Blanc d’avoir traîné,
Le pur Lohengrin,
Le cygne dit: «Ne
Nos inducas in…»
Un corbeau plus vieux
Que Mathusalem
Croasse un pieux:
«Tentationem.»
«Sed libera nos…»,
Bêlent en marchant
Les doux mérinos
Qui broutent le champ.
Ayant le premier
Fait le mal subtil,
Que dit le pommier?
«A malo!» dit-il.
Il dit: «A malo…»
Et le cyclamen
Incliné sur l’eau
Lui répond: «Amen!»
1891.
IX























