Sélectionner une page

Théophile Gautier — L’orfèvre condamné au journal

Théophile Gautier — L’orfèvre condamné au journal

1811 — 1872

Quand je mourrai, que l’on me mette,
Avant de clouer mon cercueil,
Un peu de rouge à la pommette,
Un peu de noir au bord de l’œil ;

Coquetterie posthume

Se maquiller dans son cercueil : voilà l’idée qu’on se fait de Gautier, et il l’a écrite lui-même. Le poète de la forme pour la forme, du gilet rouge, de l’art pour l’art. C’est vrai, et cela cache une vie de forçat.

Un peintre qui s’est trompé de métier

Né à Tarbes en 1811, il monte à Paris enfant et entre à dix-sept ans dans l’atelier du peintre Rioult. Il voulait peindre. Il a fini par écrire, et l’on ne comprend rien à ses vers si l’on oublie d’où il vient : chez lui tout est matière, couleur, surface, grain. Une main de plâtre chez un sculpteur, la peau tannée d’une gitane, la résine qui coule d’un pin blessé.

En février 1830, il a dix-huit ans et il mène la claque romantique à la première d’Hernani, vêtu d’un pourpoint rose qui a fait scandale et qui est entré dans la légende sous le nom de gilet rouge. Il est de la bande de Nerval, du Petit Cénacle, de tout ce que le romantisme a de plus jeune et de plus insolent.

Trente ans de feuilletons

Puis il faut vivre. Il devient journaliste, et il le restera quarante ans : critique de théâtre, de peinture, de tout, semaine après semaine, des milliers de pages qu’il n’a jamais estimées. C’est la part sacrifiée de sa vie, et il ne s’en est pas caché.

C’est dans les marges de ce travail forcé qu’il taille Émaux et Camées, des poèmes courts en octosyllabes, ciselés comme des objets. Le titre dit exactement le programme : petit, dur, précieux, résistant. Baudelaire lui a dédié Les Fleurs du mal en l’appelant le parfait magicien ès lettres françaises, et ce n’était pas une politesse.

La pitié sous l’émail

On l’accuse de froideur. Qu’on lise « Le Pin des landes ». Un arbre entaillé pour qu’on lui vole sa résine, seul debout dans un désert de sable — et la chute, où le poète se reconnaît dans l’arbre saigné :

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,
L’homme, avare bourreau de la création,
Qui ne vit qu’à ses dépens…

Sa « Carmen » vaut mieux que l’opéra. Quatre vers suffisent : maigre, un trait de bistre autour de l’œil, des cheveux d’un noir sinistre, une peau que le diable a tannée. Les femmes la trouvent laide, les hommes en sont fous, et l’archevêque de Tolède chante la messe à ses genoux. Il n’y a pas une once de joliesse là-dedans.

Le blanc

Son chef-d’œuvre est peut-être « Symphonie en blanc majeur », où il tente de tenir un poème entier sur une seule couleur — neige, marbre, cygne, ivoire, camélia — et où l’exercice, à force d’obstination, finit par devenir glaçant. C’est la démonstration que la forme pure n’est pas le contraire du sentiment : c’est une autre manière de le tenir à distance pour ne pas hurler.

Il est mort à Neuilly en 1872, épuisé, quelques mois après la Commune. Il avait passé sa vie à écrire vite pour des journaux, et il n’en reste que ce qu’il avait écrit lentement.

Choix de textes

  • Carmen — Maigre, un trait de bistre, la peau tannée par le diable. Rien de joli, et tout le monde en est fou.
  • Coquetterie posthume — Du rouge à la pommette avant qu’on cloue le cercueil. Son autoportrait exact.
  • Symphonie en blanc majeur — Un poème entier tenu sur une seule couleur. L’exercice finit par glacer.
  • Le Pin des landes — Un arbre entaillé pour qu’on lui vole sa résine. Le poème le moins froid qu’il ait écrit.
  • Étude de mains — Une main de plâtre chez un sculpteur. Le peintre qu’il aurait voulu être n’est jamais loin.
  • Lacenaire — La main moulée d’un assassin célèbre. Le second volet, autrement plus trouble.
  • Ce que disent les hirondelles — Les oiseaux se donnent rendez-vous pour partir. Lui reste.
  • Premier sourire du printemps — Mars qui travaille en secret pendant qu’on ne regarde pas. De la grâce sans mièvrerie.
  • Sur les lagunes — Venise et le deuil. Berlioz en a fait l’une des Nuits d’été.
  • Le Château du Souvenir — Il visite sa propre mémoire comme une demeure abandonnée, et y croise ses amis morts.

Pour le lire

Émaux et Camées (Poésie/Gallimard) (1852-1872) — trente-sept poèmes ciselés, son sommet, dans l’édition définitive.

Œuvres poétiques complètes — tout le reste, y compris España et La Comédie de la mort.

Mademoiselle de Maupin (1835) — le roman dont la préface est le manifeste de l’art pour l’art.

Guillain Méjane

Archives par mois