
Guillaume Apollinaire — Celui qui a retiré la ponctuation

1880 — 1918
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Le Pont Mirabeau
Il n’y a pas une virgule. On ne s’en aperçoit pas, et c’est bien le but.
En 1913, sur les épreuves d’Alcools, Apollinaire a retiré toute la ponctuation de son livre. Il l’a expliqué simplement : le rythme et la coupe des vers font le travail, le reste est superflu. C’est l’un des trois ou quatre gestes qui séparent la poésie moderne de celle d’avant, et il tient en une décision d’imprimerie.
Un homme sans papiers
Né à Rome en 1880, fils naturel d’une aristocrate polonaise et d’un père jamais reconnu, il s’appelle Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky. Il n’aura la nationalité française qu’en 1916, à trente-six ans, et par le sang versé.
Entre-temps il a été précepteur en Rhénanie, employé de banque, pornographe alimentaire, chroniqueur, découvreur — c’est lui qui impose le Douanier Rousseau, qui écrit le premier livre sérieux sur les peintres cubistes, qui invente le mot surréalisme. En 1911 on l’accuse d’avoir volé la Joconde et il passe une semaine à la Santé. Étranger, bohème, mal né : il était le coupable idéal.
Le fond ancien sous le neuf
Sa modernité est réelle mais elle n’a jamais rompu avec ce qui la précède. « Les Colchiques » est une chanson d’amour parfaitement classique dans sa progression, où la beauté est vénéneuse et les vaches s’empoisonnent lentement au milieu du pré.
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
« Le Pont Mirabeau » repose sur un refrain de chanson médiévale. Il savait tout ce qu’on peut savoir de la vieille poésie française, et il s’en servait pour faire du neuf. C’est très exactement le contraire d’une table rase.
La guerre, et les deux jours
Engagé volontaire en 1914 — un étranger qui n’est pas obligé de partir et qui part —, il découvre au front une matière qu’il traite comme aucun autre : les obus comparés à des mimosas en fleur, la beauté et l’horreur dans la même image, sans que ce soit jamais du cynisme.
Le corpus rassemblé ici penche fortement de ce côté : les poèmes de guerre, ceux écrits pour Lou puis pour Madeleine, les sonnets datés du front. C’est le versant qu’on enseigne le moins et qui a le plus mal vieilli aux yeux des puristes — à tort.
Blessé à la tempe en mars 1916, trépané, il ne s’en remettra pas tout à fait. La grippe espagnole l’emporte le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice. Il avait trente-huit ans, et sous ses fenêtres la foule criait « À bas Guillaume » — c’était l’empereur d’Allemagne qu’elle visait.
Choix de textes
- Le Pont Mirabeau — Un refrain de chanson médiévale, sans une virgule. Le poème français le plus récité du siècle.
- Les Colchiques — Un pré vénéneux, des vaches qui s’empoisonnent lentement, et des yeux couleur de colchique.
- La Chanson du mal-aimé — Le grand poème de la rupture londonienne. Trois cents vers sans une chute de tension.
- Nuit rhénane — Le Rhin, les sept femmes, et le verre qui se brise « comme un éclat de rire ».
- Marie — Marie Laurencin en filigrane. « Je passais au bord de la Seine. »
- Les Cloches — Une chanson rhénane, un amour découvert par tout le village. Léger et féroce.
- Si je mourais là-bas… — Un obus « semblable aux mimosas en fleur ». La beauté et l’horreur dans la même image.
- Cortège — Il se retourne pour se voir venir. L’un de ses poèmes les plus étranges.
- La Maison des morts — Une morgue municipale bavaroise, et les morts qui sortent danser. Du pur Apollinaire.
- Le Palais du tonnerre — La tranchée décrite comme une demeure. Le meilleur de ses poèmes de guerre.
Pour le lire
Alcools (1913) — le livre dont il a retiré toute la ponctuation sur épreuves.
Calligrammes (1918) — les poèmes de guerre et les poèmes-dessins.
Les Peintres cubistes (1913) — le critique, qui a imposé Picasso, Braque et le Douanier Rousseau.
Guillain Méjane























