
Émile Verhaeren — Celui qui a vu la ville manger la plaine

1855 — 1916
La plaine est morne et lasse et ne se défend plus,
La plaine est morne et morte — et la ville la mange.
La plaine
Cette phrase a été écrite dans les années 1890, par un Flamand qui écrivait en français, et elle décrit ce qui était alors en train d’arriver à toute l’Europe : les campagnes se vidaient, les villes gonflaient, et personne n’avait encore trouvé les mots.
Verhaeren les a trouvés. Il est le premier grand poète de la modernité industrielle — des usines, des gares, des foules, des bourses — et il l’est devenu en regardant d’abord ce que cette modernité détruisait.
Un Flamand de langue française
Né en 1855 près d’Anvers, dans une famille de langue flamande, il fait ses études en français et écrira toute son œuvre dans cette langue-là. Position inconfortable et féconde : il regarde la Flandre du dehors, avec les mots d’ailleurs.
Ses premiers livres sont épais, charnus, ripailleurs — kermesses, moines, paysans peints comme Jordaens les peignait. Puis, autour de 1887, il traverse une crise qui manque l’emporter : trois recueils noirs, Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux noirs, où la maladie et l’angoisse tiennent la plume.
Les villages qui se vident
Il en sort par le dehors : il se met à écrire ce qu’il voit du pays. Les Campagnes hallucinées, Les Villes tentaculaires, Les Villages illusoires forment ensemble le plus grand poème jamais écrit sur l’exode rural.
Et c’est cette veine-là que le Vagabond garde presque exclusivement : le meunier exilé à la limite des hameaux, les vieux des villages, les petits métayers, les pauvres chaumes, la vente aux enchères d’une ferme. Ses paysans ne sont pas ceux de Greuze — il le dit lui-même dès le premier vers du poème : les voici noirs, grossiers, bestiaux.
Il ne les embellit pas et il ne les méprise pas. Il constate, avec une force de rythme qui doit beaucoup au vers libre dont il a été l’un des premiers à faire quelque chose de vraiment ample.
La fin
Devenu à la fin de sa vie une gloire européenne, ami de Rodin, de Zweig, de Rilke, il meurt en 1916 dans un accident de gare à Rouen, happé sous un train. La Belgique était occupée, il faisait des tournées de conférences pour son pays. Il avait soixante et un ans.
Choix de textes
- La plaine — « La plaine est morne et morte — et la ville la mange. » Le vers qui résume son œuvre.
- Les paysans — Contre les paysans roses de Greuze : « les voici noirs, grossiers, bestiaux ».
- Le Meunier — Un vieil homme exilé à la limite des hameaux, dans sa maison ailée. Un métier qui s’éteint.
- Les Vieux des Villages — Ceux qui restent quand les jeunes sont partis à l’usine.
- Les petits Métayers — L’économie rurale vue d’en bas, sans une once de pittoresque.
- La Vente aux Enchères — Une ferme dispersée lot par lot. Le poème le plus dur du recueil.
- Pauvres Chaumes — Les toits qui s’effondrent, et personne pour les refaire.
- Des soirs — La grande crise noire de 1887, quand la maladie tenait la plume.
- Heures mornes — Le même versant, plus intime. Il n’a jamais caché ce qu’il lui en coûtait.
- La Forêt — La Flandre d’avant tout cela, encore intacte, et déjà menacée.
Pour le lire
Les Campagnes hallucinées (1893) · Les Villes tentaculaires (1895) · Les Villages illusoires (1895) — la trilogie de l’exode rural, d’où vient l’essentiel de ce corpus.
Les Flamandes (1883) · Toute la Flandre (1904-1911) — le versant flamand, charnu et ripailleur.
Guillain Méjane























