Sélectionner une page

Rainer Maria Rilke — L’étranger qui a choisi le français pour finir

Rainer Maria Rilke — L’étranger qui a choisi le français pour finir

1875 — 1926

Un cygne avance sur l’eau
tout entouré de lui-même,
comme un glissant tableau ;

Un cygne avance sur l’eau

Ces vers n’ont pas été traduits. Rilke les a écrits en français, directement, dans une tour du Valais, quatre ans avant sa mort. Il en a écrit près de quatre cents comme ceux-là.

C’est un fait qu’on oublie toujours, et c’est pour cette raison que le Vagabond peut l’héberger : un poète allemand mort en 1926 est le seul grand poète étranger du XXe siècle dont on puisse lire ici l’œuvre sans passer par personne.

Prague, Paris, Rodin

Né à Prague en 1875 dans une famille de langue allemande, poussé par sa mère vers une école militaire dont il sortira brisé, il passe ses vingt premières années à chercher où se mettre. Il trouve à Paris, en 1902, où il devient un temps le secrétaire de Rodin.

Ce que le sculpteur lui apprend décide de tout : le travail, tous les jours, sans attendre l’inspiration ; et le regard qui se pose sur une chose jusqu’à ce qu’elle rende quelque chose. De là sortiront les Nouveaux Poèmes — un fauve, une fontaine, une cathédrale, une licorne, chacun traité comme un objet à saisir.

Muzot, en février 1922

Puis dix ans de silence presque complet. La guerre, l’errance, l’impossibilité d’écrire. Il finit par s’installer dans un petit château fort du Valais, Muzot, seul.

En février 1922, en quelques semaines, il achève les Élégies de Duino commencées dix ans plus tôt et écrit d’un trait les cinquante-cinq Sonnets à Orphée. C’est l’un des épisodes les plus stupéfiants de l’histoire de la poésie : dix ans de rien, puis tout.

Le mot qui manquait en allemand

Et c’est là, dans les dernières années, qu’il se met au français. Il a expliqué pourquoi : il lui fallait un mot que l’allemand n’a pas — verger. Un verger n’est pas un jardin, ce n’est pas un champ ; c’est une chose française à laquelle sa langue maternelle ne donnait pas de nom.

Les poèmes français sont courts, souvent transparents, et d’une simplicité qui déroute quand on vient des Élégies. Ce ne sont pas des exercices : c’est un homme qui, ayant tout dit dans sa langue, recommence dans une autre pour retrouver la gêne du débutant — et le plaisir de nommer des choses pour la première fois. Une rose, une fenêtre, un cygne, un cimetière où « la lune, comme un tam-tam ».

Il est mort à Val-Mont en décembre 1926, d’une leucémie, et repose à Rarogne, dans ce Valais qu’il avait choisi. Il avait écrit son épitaphe lui-même, et elle parle d’une rose.

Choix de textes

  • Un cygne avance sur l’eau — « Tout entouré de lui-même. » Trois mots pour dire ce qu’est un être aimé.
  • Rose, venue très tard — Une rose d’arrière-saison qui hésite à s’ouvrir. Tiré des Roses, écrit en français.
  • La Fenêtre — La fenêtre comme cadre et comme mesure. Tout un cycle français porte ce titre.
  • Cimetière — « La lune, comme un tam-tam. » Huit vers, et un ange de marbre inquiet.
  • Le sublime est un départ — Une définition en cinq mots, posée comme une évidence.
  • Qui nous dit que tout disparaisse ? — Une question qui ne cherche pas de réponse. Le Rilke des derniers quatrains.
  • D’une enfance — L’enfance vue de loin, sans nostalgie — ce qui est très rare.
  • Hiver — Le Valais sous la neige, dans la langue qu’il venait d’adopter.
  • À Jules Supervielle — Un poème adressé à un poète français vivant. Il était chez lui dans cette langue.
  • Petit Ange en porcelaine — L’ange rilkéen, terrible dans les Élégies, réduit ici à un bibelot. Il savait sourire.

Pour le lire

Vergers, suivi des Quatrains valaisans, des Roses, des Fenêtres et des Tendres impôts à la France (Poésie/Gallimard) — ses poèmes écrits EN FRANÇAIS, préfacés par Philippe Jaccottet. C’est l’essentiel de ce que le Vagabond garde de lui.

Élégies de Duino et Sonnets à Orphée (1922) — les deux livres écrits en quelques semaines après dix ans de silence.

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910) — le roman parisien, dans la traduction de Maurice Betz.

Guillain Méjane

Archives par mois