
Jean Richepin — Le Roi des Gueux, reçu sous la Coupole

1849 — 1926
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musettes,
Clampins, loupeurs, voyous, catins…
Le poète est le Roi des Gueux.
Ballade du Roi des Gueux
En 1876, un normalien de vingt-sept ans publie La Chanson des Gueux. Le livre est saisi, l’auteur condamné pour outrage aux bonnes mœurs : un mois de prison et cinq cents francs. Trente-deux ans plus tard, le même homme est élu à l’Académie française.
Entre les deux, il n’a pas changé d’idées. C’est le monde qui a fini par s’habituer.
Le vocabulaire des rues
Ce qui a scandalisé n’était pas le fond mais la langue. Il a fait entrer dans le vers français l’argot, le patois, le juron, les mots de métier, les mots qu’on ne mettait pas dans un livre. Sa ballade convoque « claquepatins, loqueteux, clampins, loupeurs » — et le pire, pour un tribunal de 1876, c’est qu’il ne les regardait pas de haut. Il disait : je suis du pays dont vous êtes.
Il en avait les moyens biographiques. Né en Algérie, fils de médecin militaire, franc-tireur à vingt ans pendant la guerre, il a été matelot, débardeur, acteur — une vie qu’il a peut-être un peu arrangée, mais qu’il avait réellement menée.
La faim, prise au sérieux
Ses meilleures pièces ne sont pas les plus tapageuses. La « Ballade de la faim » ne fait aucun pathos : elle parle à quelqu’un qui a de quoi manger, et lui conseille, très calmement, de ne pas trop manger — « Préfère la lame au fourreau ». C’est un poème sur la faim écrit du côté de ceux qui n’ont pas faim, et c’est bien plus efficace qu’une plainte.
Et il y a « Oiseaux de passage », qui commence sur une cour de ferme parfaitement banale, l’écurie, l’étable, l’abreuvoir — et qui glisse, sans qu’on voie le mouvement, vers les oiseaux sauvages qui passent au-dessus et vers ceux qui restent en bas. Personne n’a mieux dit l’écart entre les gens qui partent et les gens qui regardent partir.
Le succès, et l’oubli
Il a tout eu ensuite : le théâtre, les romans, Sarah Bernhardt, l’Académie en 1908, les honneurs. Le rebelle est devenu une institution, ce qui arrive plus souvent qu’on ne croit, et le prix à payer a été la postérité : on ne pardonne pas à un poète maudit de finir sous la Coupole.
C’est dommage, parce que le meilleur de lui a tenu. La ballade, forme qu’il tenait de Banville, lui allait comme un gant : trois strophes et un envoi, un refrain qui revient comme un coup de poing, et la place juste pour une colère complète.
Choix de textes
- Ballade du Roi des Gueux — « Je suis du pays dont vous êtes. » Le manifeste, et ce qui lui a valu la prison.
- Ballade de la faim — Un poème sur la faim adressé à ceux qui mangent. Aucun pathos, et redoutable.
- Oiseaux de passage — Une cour de ferme, puis les oiseaux sauvages au-dessus. L’écart entre partir et regarder partir.
- Ballade à la gloire des humbles — Le même sujet en habit de fête : la forme la plus polie du Moyen Âge au service des va-nu-pieds.
- Ballade du bon pain — Le pain comme seul absolu. Chez lui la nourriture n’est jamais un détail.
- La Prière de l’Athée — Il priait sans croire, et il en a fait un poème plutôt qu’une pose.
- Le Merle à la glu — Un oiseau pris au piège. Le titre a donné son nom à son roman le plus célèbre.
- L’enfant de Bohème — Une comptine à refrain décalé, presque enfantine — et un couteau dedans.
- Les Mômes — Les gamins des rues, regardés sans attendrissement et sans mépris.
- Balochard — De l’argot pur en vers réguliers. C’est exactement ce qu’on lui reprochait.
Pour le lire
La Chanson des Gueux (édition de 1876) — le livre saisi, dans son état d’origine, avant les coupes de la censure.
Les Caresses (1877) · Les Blasphèmes (1884) · La Mer (1886) — les trois recueils qui ont suivi le scandale.
La Glu (1881) — le roman, tiré du poème.
Guillain Méjane























