
Albert Mérat — L’homme qu’un bouquet a remplacé

1840 — 1909
L’azur du soir s’éteint rayé de bandes vertes.
Comme hors de son lit un fleuve débordé,
La lune se répand, et l’éther inondé
Ruisselle, des coteaux aux plaines découvertes.
Soir de lune
En 1872, Fantin-Latour peint Un coin de table : un groupe de poètes attablés, Verlaine et Rimbaud au premier plan. Albert Mérat devait y figurer. Il a refusé de poser à côté de Rimbaud, dont la conduite l’écœurait.
Le peintre a mis un vase de fleurs à sa place. C’est ainsi qu’on se souvient de lui : par une absence, et par un bouquet.
Un parnassien de bureau
Né à Troyes en 1840, employé à la préfecture de la Seine puis au Sénat toute sa vie, il fait partie de cette génération de poètes fonctionnaires qui écrivaient le soir et publiaient chez Lemerre. Ami de Verlaine et de Coppée, il a signé avec le premier un recueil à quatre mains avant que leurs routes ne divergent.
Sa poésie est celle du Parnasse dans ce qu’il a de meilleur : une facture impeccable, une lumière froide, aucune confidence. « Soir de lune » ne raconte rien du tout — c’est un état de l’air, tenu quatorze vers durant, et cela suffit.
L’Idole, et le scandale
Son livre de 1869 s’appelle L’Idole. C’est un cycle de sonnets consacrés chacun à une partie du corps de la femme aimée : le pied, la jambe, les mains, le cou, la nuque, le ventre. Une reprise du blason anatomique de la Renaissance, faite avec un sérieux total.
Le procédé a fait rire, puis scandalisé, puis coulé sa réputation. On y a vu de l’inventaire et de la froideur. Relu aujourd’hui, c’est autre chose : un homme qui, faute de pouvoir dire l’ensemble, s’obstine à décrire les parties, et qui découvre en chemin que l’adoration est une forme de démembrement.
Je veux, humiliant mon front & mes genoux,
Prosterné devant toi comme on est quand on prie,
Sous le ciel de tes yeux qui font ma rêverie,
Baiser pieusement tes pieds petits & doux.
Ce qui reste
Le Vagabond en garde plus de deux cent cinquante pièces, ce qui est probablement le corpus Mérat le plus accessible qui existe aujourd’hui. On y trouve, à côté de L’Idole, des paysages parisiens d’une justesse tranquille — un lavoir, une messe de midi où la dévote arrive en voiture, des fleurs vendues deux sous la botte au coin d’une rue.
Il est mort en 1909, seul et à peu près effacé. Le vase de fleurs, lui, est toujours au musée d’Orsay.
Choix de textes
- Soir de lune — Quatorze vers sur un état de l’air, et rien d’autre. Le Parnasse à son meilleur.
- Le Sonnet du pied — Le premier volet de L’Idole. L’adoration comme démembrement.
- Le Sonnet des mains — Le même cycle, et le plus réussi de la série.
- Le Sonnet du cou — Un fragment de plus. Le livre qui a coulé sa réputation.
- Les fleurs de Paris — « Fleurissez-vous ! deux sous la botte ! » Le printemps parisien crié dans la rue.
- La messe de midi — Une dévote mondaine qui arrive en voiture. Un portrait social sans un mot de trop.
- Le Sonnet de la nuque — Le fragment le plus improbable du cycle, et l’un des mieux venus.
- Foyer de comédiens — Les coulisses d’un théâtre, vues par un employé de préfecture.
- Le rossignol — Le sujet le plus rebattu de la poésie, traité sans une once de convenu.
- La caille — Un oiseau des champs, précis comme une planche d’histoire naturelle.
Pour le lire
L’Idole (1869) — le cycle de sonnets anatomiques, son livre et sa perte.
Les Chimères (1866) · Les Villes de marbre (1874) · Poèmes de Paris (1880).
Aucune édition courante à ce jour : on ne le trouve qu’en bouquinerie, ou ici.
Guillain Méjane























