
Francis Jammes — Le poète des ânes et de la pluie

1868 — 1938
Je crève de pitié, d’aimer et de sourire :
mais, sourire, ne m’est pas toujours possible,
et ce petit chat m’a rempli d’une tristesse grise.
Je crève de pitié
Un chat qui miaule sous la porte d’une mairie, un soir de pluie. Voilà le sujet. Il n’y en aura pas d’autre, et il n’en faut pas d’autre.
Francis Jammes a passé sa vie à démontrer une chose que la poésie française avait oubliée depuis longtemps : qu’un poème n’a pas besoin d’un grand sujet. Il lui faut seulement quelqu’un qui regarde vraiment.
Orthez, et rien d’autre
Né en 1868 dans les Hautes-Pyrénées, il s’installe à Orthez, en Béarn, et n’en bouge quasiment plus. Pendant que Paris invente le symbolisme, les revues et les querelles, il écrit sur son jardin, ses chiens, la pluie, une jeune fille qui descend dans un pré.
Le procédé est si simple qu’on le prend pour de la naïveté. C’est l’inverse : sa versification est un travail d’orfèvre à l’envers. Il allonge ses vers jusqu’à ce qu’ils cessent d’être des vers, il rime mal exprès, il laisse traîner une syllabe de trop. Tout cela pour que la phrase ait l’air de tomber toute seule.
Elle était descendue au bas de la prairie,
et, comme la prairie était toute fleurie
de plantes dont la tige aime à pousser dans l’eau,
ces plantes inondées je les avais cueillies.
Lisez-le à voix haute : cela ne ressemble à personne. Gide et Mallarmé l’ont reconnu tout de suite ; on a même appelé cela le jammisme, ce qui ne veut rien dire mais prouve qu’on avait senti la nouveauté.
Les ânes
Son poème le plus célèbre demande à Dieu d’entrer au paradis en compagnie des ânes. Ce n’est pas une plaisanterie de bon curé : c’est une théologie complète tenue en trente vers, où l’humilité n’est pas une vertu qu’on s’impose mais une manière d’être exact. L’âne est l’animal qu’on ne regarde pas. Le regarder, c’est déjà tout le programme.
Sa conversion au catholicisme en 1905, sous l’influence de Claudel, a durci une partie de son œuvre tardive et lui a coûté des lecteurs. Le meilleur de lui reste d’avant, quand la douceur n’avait pas encore de doctrine.
Ce que le Vagabond en garde
Le corpus réuni ici penche du côté des pièces brèves, des quatrains, des notations. On y voit très bien sa méthode : poser un objet, ne rien en dire, et laisser le lecteur sentir ce que le poète, lui, a déjà senti. « Ne me dites jamais de mes peupliers verts / que la douleur y jette une ombre ou que la joie / les perce de rayons » — c’est un refus d’interpréter, formulé en vers.
Choix de textes
- Prière pour aller au Paradis avec les ânes — Son poème le plus connu, et une théologie entière en trente vers.
- Je crève de pitié — Un chat sous la porte d’une mairie, un soir de pluie. Il n’en faut pas plus.
- Elle était descendue — Le vers qui boite exprès, jusqu’à ce que la phrase ait l’air de tomber toute seule.
- Le chemin de la vie — Un refus d’interpréter, formulé en quatre vers. « Ne me dites jamais de mes peupliers verts… »
- La salle à manger — Un buffet, une horloge, des meubles qui ont une vie. L’inventaire comme poésie.
- Belle-de-jour — Une fleur comparée à une couturière de seize ans sous les toits. Personne d’autre n’osait.
- Prière pour offrir à Dieu de simples paroles — Il demande le droit de parler simplement. C’est sa seule ambition, et elle est immense.
- C’est un coq — Le village à midi, saisi par un cri. Trois choses vues, et c’est fini.
- Le mauvais ouvrier — La compassion sans une once de charité condescendante.
- Une noix d’Amérique est tombée sur l’allée — Le titre est le premier vers, et le poème entier tient dans cet événement.
Pour le lire
De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir (1898) — le livre qui l’a révélé, et le meilleur endroit où commencer.
Le Deuil des primevères (1901) · Clairières dans le Ciel (1906) · Les Géorgiques chrétiennes (1911-1912).
Guillain Méjane























