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Pierre-Jean de Béranger — Le poète que toute la France chantait

Pierre-Jean de Béranger — Le poète que toute la France chantait

1780 — 1857

Les gueux, les gueux,
Sont les gens heureux ;
Ils s’aiment entre eux.
Vivent les gueux !

Les Gueux

Il faut essayer d’imaginer ce que fut sa gloire, parce qu’aucune comparaison ne tient. Ses chansons ne se lisaient pas : elles se chantaient, dans les cabarets, les ateliers, les casernes, par des gens qui ne savaient pas lire. Elles passaient de bouche en bouche comme passe une rumeur. En 1857, l’État lui a fait des funérailles nationales avec la troupe en armes, non par respect, mais par peur de l’émeute.

Soixante ans plus tard il ne restait rien. C’est la plus grande chute de toute la poésie française, et elle est instructive.

Un enfant d’auberge

Né à Paris en 1780, élevé par une tante qui tenait une auberge à Péronne, il n’a presque pas été à l’école. Il apprend le métier chez un imprimeur, se forme seul, et découvre qu’il sait faire une chose que personne ne fait aussi bien : mettre une idée politique dans un refrain qu’on retient du premier coup.

Sous la Restauration, cela devient une arme. Il moque les Bourbons, les jésuites, les nobles revenus dans les fourgons de l’étranger ; il entretient la légende de Napoléon avec une efficacité que nul discours n’égale. On le juge deux fois. Trois mois de prison en 1821, neuf mois en 1828 — et l’amende de dix mille francs est payée par souscription publique en quelques jours.

L’art de faire chanter une idée

Sa technique est d’une simplicité redoutable : un refrain court, martelé, qu’on peut reprendre à vingt personnes autour d’une table, et sous le refrain une charge politique. « Les Gueux » fait tenir tout un programme social en quatre vers de cinq syllabes.

« Les Souvenirs du peuple » est son chef-d’œuvre et son piège : une vieille paysanne raconte aux villageois la nuit où l’Empereur s’est arrêté sous son toit. Pas un mot d’éloge de l’orateur — c’est elle qui parle, et c’est elle qu’on croit. Il a inventé là une façon de faire de la politique par la voix des autres, et le Second Empire lui en a été plus redevable qu’il ne l’aurait voulu.

On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps.
L’humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d’autre histoire.

Pourquoi il est tombé

Il a refusé l’Académie, refusé les places, refusé de siéger quand on l’a élu député en 1848 par un raz de marée. Il vivait de peu et n’a jamais rien demandé. Ce désintéressement était sincère et il n’a pas suffi.

Ce qui l’a tué, c’est le changement de définition de la poésie. Ses chansons étaient faites pour être chantées vite et comprises tout de suite ; la génération suivante a décidé qu’un poème devait résister, être difficile, ne se donner qu’au lecteur patient. Du jour au lendemain, être clair est devenu un défaut.

Le Vagabond en garde des centaines. Elles ne sont pas toutes bonnes — il en a écrit beaucoup trop — mais les meilleures ont gardé leur ressort, et l’on comprend, en les lisant, qu’un pays entier ait pu les savoir par cœur.

Choix de textes

  • Les Gueux — Tout un programme social en quatre vers de cinq syllabes. Le refrain fait le reste.
  • Les Souvenirs du peuple — Une vieille paysanne raconte la nuit où l’Empereur dormit sous son toit. Son chef-d’œuvre.
  • Le Vieux Drapeau — Un drapeau caché sous le chaume, et l’attente. Ce genre de chanson valait neuf mois de prison.
  • L’Agent Provocateur — La police politique de la Restauration, croquée de l’intérieur.
  • Le Marquis électeur — Un noble revenu de l’émigration et sa conception du suffrage. Féroce et gai.
  • Les Deux Grenadiers — Deux soldats rentrent de Russie. Heine en a écrit sa version, Schumann l’a mise en musique.
  • Le Prisonnier — Écrit par quelqu’un qui savait de quoi il parlait : il y est passé deux fois.
  • Le Feu du Prisonnier — Sainte-Pélagie et La Force vues du dedans, sans une once d’apitoiement.
  • Le galant Pêcheur — « Je rate, hélas, également le poisson, ma belle et ma muse. » Le Béranger léger.
  • L’Épitaphe de ma Muse — Il enterre sa propre inspiration, en chanson. Il avait le sens de la sortie.

Pour le lire

Chansons — l’édition disponible est un fac-similé ancien, la seule qu’on trouve neuve aujourd’hui.

Ma biographie (1857, posthume) — le récit qu’il a laissé de sa propre vie, et la meilleure préface à ses chansons.

⚠️ Ses chansons étaient faites pour être chantées : beaucoup portent en tête l’indication de l’air sur lequel il fallait les mettre.

Guillain Méjane

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