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Pierre de Ronsard — Le sourd qui a donné sa langue à la France

Pierre de Ronsard — Le sourd qui a donné sa langue à la France

1524 — 1585

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Quand vous serez bien vieille

C’est le pari le plus arrogant qu’un poète ait jamais tenu, et il l’a gagné. Il annonce à une femme qui l’a éconduit que dans cinquante ans, vieille et somnolente, elle chantera ses vers à lui. Quatre siècles et demi plus tard, nous les chantons encore. Elle non.

La surdité qui a tout décidé

Il naît en 1524 en Vendômois, dans une famille de petite noblesse, et on le destine à ce à quoi on destine les garçons de sa condition : les armes, la cour, les ambassades. Page du dauphin à douze ans, il part en Écosse, il apprend le métier.

Puis, vers seize ans, une maladie le laisse à demi sourd. La carrière est finie. Un homme qui n’entend pas ne sert ni un roi ni un capitaine. On le tourne vers l’Église et vers les livres, ce qui était la solution de repli — et c’est de ce repli qu’est sortie la poésie française moderne.

Il se met au grec avec Dorat, au collège de Coqueret, aux côtés de Du Bellay et de Baïf. Ils sont sept, ils s’appellent la Brigade puis la Pléiade, et ils ont une idée simple et démesurée : le français peut tout faire ce que font le grec et le latin. Il suffit de le décider et de s’y mettre.

Les roses, et ce qu’il y a dessous

On l’a réduit à deux ou trois pièces sur des fleurs, et ce n’est pas faux, mais c’est mal lu. Chez lui la rose n’est jamais une décoration : c’est un compte à rebours.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las, las, ses beautez laissé cheoir !

« En peu d’espace » : entre le matin où la fleur s’ouvre et le soir où on revient la voir, une journée a suffi. Le poème n’est pas galant, il est effrayé. Ailleurs il le dit sans image : « Le printemps d’un homme périt » en moins d’un jour.

Il a aimé trois femmes en poèmes — Cassandre, Marie, Hélène — et l’on suit à travers elles une vie entière : l’éblouissement à vingt ans, la tendresse au milieu, puis la fatigue. À la fin, il congédie l’amour comme on quitte une mauvaise école :

Amour, je pren congé de ta menteuse escole,
Où j’ai perdu l’Esprit, la Raison et le Sens,
Où je me suis trompé, où j’ay gasté mes ans

L’homme qui a défendu une forêt

Il y a une chose qu’on ne dit jamais de lui et qui devrait suffire à le rendre actuel : il a écrit contre l’abattage d’une forêt. La forêt de Gastine, celle de son enfance, vendue et coupée. Il l’avait chantée jeune, couché sous ses ombrages ; il a écrit vieux pour arrêter le bras des bûcherons.

Poète officiel de Charles IX, comblé de bénéfices, il a aussi pris parti dans les guerres de religion avec une violence qu’on préférerait lui voir épargnée. C’était un homme de son siècle, et son siècle brûlait.

Il meurt en décembre 1585 au prieuré de Saint-Cosme, près de Tours. Deux siècles plus tard on ne le lisait plus du tout ; les romantiques l’ont exhumé. Le pari de la chandelle a donc failli être perdu, et il ne l’a pas été.

Choix de textes

Pour le lire

Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade — tout Ronsard, y compris les Discours et La Franciade.

Les Amours (1552) · Continuation des Amours (1555) · Sonnets pour Hélène (1578) — les trois amours, les trois âges.

Guillain Méjane

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