
Christine de Pisan — Seulette, et vivant de sa plume

vers 1364 — vers 1430
Seulete suy et seulete vueil estre,
Seulete m’a mon doulz ami laissiée,
Seulete suy, sanz compaignon ne maistre,
Seulete suy et seulete vueil estre
Elle a vingt-cinq ans, trois enfants, une mère et une nièce à charge, et son mari vient de mourir de la peste. Nous sommes en 1390. Une veuve de cette condition entre au couvent, se remarie, ou disparaît.
Elle a fait autre chose : elle s’est mise à écrire, et à vendre ce qu’elle écrivait. C’est la première femme de lettres française à avoir vécu de sa plume, et il faudra attendre trois siècles pour qu’une autre y parvienne.
Une Vénitienne à la cour de France
Elle naît à Venise vers 1364. Son père, médecin et astrologue, est appelé à la cour de Charles V ; la famille s’installe à Paris quand elle a quatre ans. Elle grandit dans une bibliothèque royale — la plus belle d’Europe — et elle y apprend ce qu’on n’apprend pas aux filles.
À quinze ans elle épouse Étienne du Castel, notaire du roi. Dix ans de bonheur, ce qui est assez rare pour qu’elle prenne la peine de l’écrire, et à contre-courant de tout ce que son siècle raconte sur le mariage :
Dieux ! on se plaint trop durement
De ces marys, trop oy mesdire
D’eux, et qu’ilz sont communement
Jaloux, rechignez et pleins d’yre.
Mais ce ne puis je mie dire,
Car j’ay mary tout a mon vueil
Puis 1390, la peste, et le vers le plus connu qu’elle ait écrit. « Seulete suy » revient sept fois dans la première strophe, puis encore, et encore — le mot ne s’use pas, il s’enfonce. C’est un des rares poèmes de deuil où la répétition n’est pas un effet de style mais un symptôme.
La querelle
Devenue écrivain de métier, elle travaille pour Louis d’Orléans — le père de Charles d’Orléans —, pour le duc de Bourgogne, pour la reine. Elle fait copier ses manuscrits, en surveille l’enluminure, les offre elle-même.
Et vers 1401 elle fait une chose inédite : elle attaque publiquement le Roman de la Rose, monument littéraire du siècle précédent, pour sa misogynie. La querelle dure des années, contre des clercs bien plus titrés qu’elle. Elle n’en démord pas, et elle enchaîne avec Le Livre de la Cité des Dames, où elle bâtit une ville imaginaire peuplée des femmes remarquables de l’histoire — parce que si les livres n’en parlent pas, il faut faire le livre.
On la lit aujourd’hui comme une pionnière, ce qu’elle est. On oublie de dire qu’elle était drôle.
Les jeux à vendre
Car il y a l’autre versant, et le Vagabond en garde une bonne centaine de pièces : les Jeux à vendre. C’est un jeu de société courtois — on « vend » un objet à quelqu’un, à charge pour l’autre de répondre par un compliment rimé. Christine écrit les deux rôles.
Je vous vens la rose de may.
— Oncques en ma vie n’amay
Autant dame ne damoiselle
Que je fais vous, gente pucelle
Cent fois de suite, avec la fleur d’ancolie, la branche d’olive, le blanc corbeau, le perroquet, la feuille tremblante. C’est un exercice de virtuosité pure, et cela se lit comme on écoute quelqu’un improviser.
Sa maîtrise de la forme brève va plus loin encore. « S’ainsi me dure » tient en sept vers construits sur une seule famille de sons — durer, dure, ardure, endurer — et dit une souffrance entière sans jamais la nommer.
La dernière page
En 1418, Paris tombe aux mains des Bourguignons. Elle se retire à l’abbaye de Poissy, où sa fille est religieuse, et se tait pendant onze ans.
Puis, en juillet 1429, elle reprend la plume une dernière fois pour saluer une jeune fille de dix-sept ans en armure qui vient de faire sacrer un roi. Le Ditié de Jehanne d’Arc est le seul texte français consacré à Jeanne de son vivant. Une vieille dame de soixante-cinq ans, seule depuis quarante ans, écrivant à une gamine qu’elle ne verra jamais : c’est ainsi que se referme la première œuvre de femme en langue française.
Choix de textes
- Seulete suy et seulete vueil estre — Le mot revient jusqu’à s’enfoncer. Un deuil où la répétition n’est pas un effet de style.
- Doulce chose est que mariage — Elle dit du bien du mariage, à contre-courant de tout son siècle. Elle avait ses raisons.
- Dieux ! on se plaint trop durement — Elle prend la défense des maris. Ce n’était pas les hommes qu’elle attaquait, c’était les mensonges.
- S’ainsi me dure — Sept vers sur une seule famille de sons : durer, dure, ardure, endurer. Un chef-d’œuvre de compression.
- Je vous vens la rose de may — Un « jeu à vendre » : on offre un objet, l’autre répond en vers. Elle écrit les deux rôles.
- Je vous vens la rose vermeille — Le même jeu, cent fois de suite, sans jamais se répéter. De la virtuosité de salon.
- Haultes dames, honnourez grandement — Un appel aux femmes de son temps. Le ton de la Cité des Dames, en ballade.
- Jadis avoit en la cité d’Athenes — L’érudition d’une femme à qui l’on n’avait pas appris le latin, et qui l’a appris quand même.
- Dicts moraulx à mon filz — « Filz, je n’ay mie grant trésor pour t’enrichir. » Des conseils à son fils, en guise d’héritage.
- Qui vivement veult bien considerer — La moraliste, celle qui regarde son époque et n’en pense pas grand bien.
Pour le lire
La Cité des dames (vers 1405) — la ville imaginaire peuplée des femmes que les livres oubliaient. En poche.
Le Livre de la Cité des dames, édition d’Anne Paupert et Claire Le Ninan — l’édition savante, texte original et traduction.
Œuvres poétiques — les ballades, rondeaux et jeux à vendre dont vient l’essentiel de ce que le Vagabond garde d’elle.
Le Ditié de Jehanne d’Arc (1429) — son dernier texte, et le seul écrit sur Jeanne de son vivant.
Guillain Méjane






















