Sélectionner une page

Henri de Régnier — Le roi sans couronne des jardins vides

Henri de Régnier — Le roi sans couronne des jardins vides

1864 — 1936

Un petit roseau m’a suffi
Pour faire frémir l’herbe haute
Et tout le pré
Et les doux saules
Et le ruisseau qui chante aussi ;

Odelette I

Il a écrit une cinquantaine de volumes, il est entré à l’Académie française, il a été l’un des poètes les plus considérés de son temps — et ce qui reste de lui tient dans une flûte taillée dans un roseau.

Cette « Odelette » est le seul poème de Régnier que tout le monde connaît encore. On a tort de s’arrêter là, mais on n’a pas tort de commencer par là : elle dit ce qu’il a passé sa vie à faire. Prendre très peu, et en tirer tout le paysage.

Les mardis de Mallarmé, puis le retour de l’alexandrin

Né à Honfleur en 1864, il monte à Paris faire son droit et se retrouve rue de Rome, aux mardis de Mallarmé. Il est de la toute première équipe du vers libre, avec Kahn et Laforgue — et il en revient. Après Les Jeux rustiques et divins, il retourne à l’alexandrin, au sonnet, à la strophe régulière, au moment précis où toute l’avant-garde en sort.

Ce n’est pas de la timidité. C’est un choix de sujet : il s’est mis à écrire sur ce qui dure et se dégrade — la pierre, l’eau, le marbre, les parcs —, et il lui fallait une forme qui tienne debout comme une balustrade.

Versailles, quand il n’y a plus personne

Son grand livre s’appelle La Cité des eaux. C’est Versailles, mais Versailles vide : les bassins immobiles, les jets arrêtés, les dieux de pierre qui continuent leur affaire sans public. Personne n’a mieux dit ce que devient un décor de gloire quand la gloire s’en va.

Celui dont l’âme est triste et qui porte à l’automne
Son cœur brûlant encor des cendres de l’été,
Est le Prince sans sceptre et le Roi sans couronne
De votre solitude et de votre beauté.

Il faut lire aussi « Fête d’eau », un sonnet où toute la machinerie des grandes eaux — dauphins, tritons, vasques, poussière irisée — se tait d’un coup au dernier tercet, et où il ne reste que « la fontaine de l’if et le jet du cyprès ». Deux arbres immobiles qui prennent le relais des jets d’eau. C’est de la très grande poésie, et elle est presque inconnue.

Venise la noire

L’autre ville de sa vie est Venise, où il passe presque chaque année pendant un quart de siècle. Il en a tiré des récits, un journal, et des poèmes qui ne ressemblent à aucune carte postale. « La Ville menacée » salue la Venise assombrie de la guerre en convoquant les fantômes de ceux qui l’ont chantée avant lui — Musset, Byron, Gautier — pour constater que ce n’est plus la même.

Le beau-frère, le mari, et le silence

Sa vie privée a été un roman qu’il n’a jamais écrit. Il épouse en 1896 Marie de Heredia, fille du poète des Trophées et poétesse elle-même sous le nom de Gérard d’Houville. Le mariage est malheureux, et la chronique littéraire de l’époque ne s’est pas privée d’en parler. Il n’en a rien dit. C’est peut-être pourquoi ses vers vont si souvent vers des statues : des figures qui ont un visage et pas de voix.

J’ai fait de mon Amour cette blanche statue.
Regarde-la. Elle est debout, pensive et nue,
Au milieu du bassin où la mire son eau

Il est mort à Paris en 1936. Le siècle qui commençait n’avait plus l’usage des jardins à la française, et il l’a emporté avec lui.

Choix de textes

  • Odelette I — « Un petit roseau m’a suffi. » Le seul poème de lui que tout le monde connaît encore.
  • Salut à Versailles — Prince sans sceptre et roi sans couronne d’un parc désert. Son art poétique déguisé en promenade.
  • Fête d’eau — Toute la machinerie des grandes eaux, puis le silence — et deux arbres qui prennent le relais des jets.
  • Le bassin noir — Les quatre saisons prises dans la pierre, dont l’Hiver qui sanglote à son socle.
  • Le bassin rose — Le pendant du précédent. Il travaillait par séries, comme un peintre revient sur son motif.
  • L’ombre nue — Il a fait de son amour une statue et la regarde contempler son reflet. Tout Régnier est là.
  • La Ville menacée — Venise assombrie par la guerre, saluée à travers Musset, Byron et Gautier.
  • Vérone — L’autre Italie, celle des pierres et des Scaliger plutôt que des amoureux.
  • Le sang de Marsyas — Chaque arbre a sa voix dans le vent. Un long poème placé sous une épigraphe de Hugo.
  • Urbs — Un sonnet à la ville comme à une personne : croîs, isole-toi, entasse la pierre.

Pour le lire

Poèmes anciens et romanesques (1887-1889) — le premier Régnier, encore symboliste, avant le retour à la forme fixe.

La Cité des eaux (1902) — son grand livre, Versailles vide. L’édition disponible est modeste, c’est la seule.

Le Miroir des heures (1906-1910) — la maturité, entre parcs français et canaux vénitiens.

Les Jeux rustiques et divins (1897) · Les Médailles d’argile (1900) · L’Altana ou la vie vénitienne (1928) — sans édition courante à ce jour.

Guillain Méjane

Archives par mois