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Charles d’Orléans — Le prisonnier qui a fait le printemps

Charles d’Orléans — Le prisonnier qui a fait le printemps

1394 — 1465

Je meurs de soif, en cousté la fontaine ;
Tremblant de froit ou feu des amoureux ;
Aveugle suis, et si les autres maine ;

Ballade II

Le 25 octobre 1415, à Azincourt, on retire un jeune homme de vingt et un ans de dessous un tas de morts. Il est duc d’Orléans, neveu du roi de France, et il vaut trop cher pour qu’on le tue. Les Anglais l’emmènent. Il rentrera vingt-cinq ans plus tard.

Entre ces deux dates, il est devenu le plus grand poète lyrique du Moyen Âge français. Ce n’est pas une consolation : c’est une conversion. Privé de tout — d’un pays, d’une armée, d’un avenir —, il lui restait la langue, et il s’y est installé pour de bon.

Vingt-cinq ans de chambres anglaises

Son père Louis d’Orléans avait été assassiné en pleine rue de Paris en 1407, sur ordre du duc de Bourgogne. Sa mère, Valentine Visconti, en est morte de chagrin l’année suivante. Il avait treize ans. Huit ans plus tard, Azincourt.

En Angleterre, on le déplace de château en château. Pas de cachot, pas de chaînes : une captivité de haut rang, avec des livres et du temps — un temps illimité et vide, ce qui est une autre manière de mourir. Il y écrit des centaines de ballades et de rondeaux, et invente pour son usage un petit peuple d’allégories qui lui tiennent compagnie : Espoir, Dangier, Melencolie, Vieillesse, et surtout Nonchaloir, l’indifférence choisie, qui devient sa méthode de survie.

Écoutez-la fonctionner. Il entend le tambour appeler les jeunes gens à la fête de mai, et il ne se lève pas :

Quant j’ay ouy le tabourin
Sonner, pour s’en aler au May,
En mon lit fait n’en ay effray,
Ne levé mon chief du coissin

« Un peu je me rendormiray. » Il a fait de la lassitude une forme, ce que personne n’avait osé avant lui.

Le printemps, quand même

Et pourtant c’est lui, l’homme qui refuse de se lever, qui a écrit les vers les plus frais de la langue sur le retour de la belle saison. Son invective à l’hiver est une petite merveille de mauvaise foi joyeuse :

Yver, vous n’estes qu’un villain,
Esté est plaisant et gentil,
En tesmoing de May et d’Avril,
Qui l’accompaignent soir et main.

Tutoyer une saison, la traiter de vilain, convoquer avril et mai comme témoins à charge — cela se lit encore aujourd’hui sans une note de bas de page. Six siècles n’ont rien usé.

Blois, ou la cour des poètes

Rentré en France en 1440, rançonné, marié à Marie de Clèves, il s’installe à Blois et n’en bouge presque plus. Il y tient ce qu’il faut bien appeler un salon : on y passe, on y écrit, on y laisse des vers dans un album que le duc fait relier. Une trentaine de mains s’y succèdent.

Il y lance des concours. On donne un premier vers, chacun compose sa ballade dessus. L’un de ces vers est resté : « Je meurs de soif auprès de la fontaine. » Parmi les concurrents, un vagabond de passage nommé François Villon. Le duc a écrit la sienne aussi, dans une variante légèrement différente — « en cousté la fontaine » —, et elle est ici.

Un prince qui invite un repris de justice à concourir contre lui sur son propre terrain : c’est peut-être le geste le plus élégant de toute la poésie française.

Le livre de pensée

Reste, sous les jeux de cour, une gravité que rien n’atteint. Sa plus belle image est celle d’un livre intérieur où le cœur écrit tout seul, et que le poète ouvre pour y lire ce qu’il savait déjà : « J’ay trouvé escripvant mon cueur, / La vraye histoire de doleur, / De lermes toute enluminée. »

Enluminée de larmes. Un homme du XVe siècle, qui a vu son père assassiné et perdu vingt-cinq ans de sa vie, décrit son chagrin comme un manuscrit décoré. Il est mort à Amboise en janvier 1465, laissant un fils de trois ans qui deviendrait Louis XII.

Choix de textes

Pour le lire

Ballades et rondeaux (Lettres gothiques, Le Livre de Poche) — texte original et traduction en regard, la meilleure façon d’y entrer sans notes de bas de page.

Je meurs de soif auprès de la fontaine — Les Onze Ballades du Puy de Blois — le concours au complet, la ballade de Villon comprise.

Poésies, tome 2 : rondeaux — l’édition savante, pour aller plus loin.

Guillain Méjane

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