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Auguste Gilbert de Voisins — Le voyageur qui écrivait petit

Auguste Gilbert de Voisins — Le voyageur qui écrivait petit

1877 — 1939

J’aime grimper aux flancs des montagnes, pourvu
Qu’elles ferment la vue, et je n’ai nulle envie
D’atteindre les sommets neigeux, libres et nus
D’où l’on peut distinguer l’horizon de sa vie.

Alpinisme

Cet homme a traversé la Chine occidentale à cheval pendant dix mois. Il a rapporté des poèmes de quatre vers.

C’est le premier fait à retenir de lui, parce que c’est le plus contraire à ce qu’on attendrait. Tout dans sa vie appelait le grand format : le titre de comte, la fortune, une grand-mère nommée Marie Taglioni — la ballerine qui inventa la danse sur pointes et fit pleurer l’Europe romantique —, un mariage avec la fille de José-Maria de Heredia, un Grand Prix de littérature de l’Académie française en 1926. Il aurait pu écrire l’épopée. Il a écrit des miniatures.

Dix mois à cheval, et Segalen

En 1909, il part pour Pékin rejoindre Victor Segalen. Les deux hommes, avec Jean Lartigue, traversent l’ouest chinois au pas des chevaux, relevant des tombes et des stèles. Ils y retournent en 1913 ; la guerre interrompt la mission. De ces années sort Écrit en Chine, dédié à Segalen, dont l’édition de 1924 ajoutera un chapitre en mémoire de l’ami mort.

Ce voyage a laissé sur sa poésie une marque qui n’est pas celle qu’on croit. Il n’en a rapporté ni exotisme ni pittoresque — il en a rapporté un format. Le quatrain, le tercet, le haïkaï. La Chine et le Japon lui ont appris qu’un poème pouvait tenir dans une pensée.

Contre le Japon des bazars

Il en a rapporté aussi une colère, et elle est très drôle. Quand la France de 1920 s’entiche de lotus et d’éventails, celui qui a réellement vu le pays répond ceci :

Un volcan reflété dans lac d’azur triste,
Un lotus peint sur éventail (quel objet d’art !)
Voilà tout le Japon rêvé par les modistes.
Il s’achète, pour vingt centimes, au bazar.

Et sa définition du haïkaï, en trois vers qui sont eux-mêmes un haïkaï, tient de la boutade et de la définition exacte : « Trois vers et très peu de mots / Pour vous décrire cent choses… / La nature en bibelots. »

Les Fantasques

Le livre que le Vagabond garde de lui s’appelle Fantasques, petits poèmes de propos divers, paru en 1920. Ce sont des centaines de pièces courtes, numérotées en chiffres romains jusqu’à des nombres vertigineux, sur tout et sur rien : les femmes, le vin, la pluie, les épitaphes plaisantes, l’ennui, une jonque, un village vide.

Le ton est celui de l’épigramme antique : sec, spirituel, sans une once d’attendrissement. « Crains les cruches de vin sur la fin d’un repas ; / Crains dans l’herbe du pré la vipère lovée, / Comme en ton lit la femme qui ne t’aime pas. » On sourit. Puis, une page plus loin, sans prévenir, ceci :

Depuis que, sur la jonque, on nous a déhalés,
Penché sur le plat-bord, je demeure affalé,
Pour sentir mon esprit, coulant avec l’eau claire,
Traversé par la fuite inverse des galets.

La fuite inverse des galets : c’est l’un des plus beaux vers qu’on puisse trouver sur ce site, et il est signé d’un homme que personne ne lit plus.

Ce que ferment les montagnes

Reste l’aveu, glissé au milieu du reste comme si de rien n’était. Il aime les montagnes à condition qu’elles bouchent la vue. Il ne veut pas des sommets. Il ne veut surtout pas voir l’horizon de sa vie.

Voilà pourquoi il écrivait court. Ce n’était pas une coquetterie de forme : c’était une manière de ne jamais regarder trop loin. L’homme qui avait traversé un continent au pas de son cheval passait sa vie à réduire le champ.

Il est mort à Paris en décembre 1939, dans les premiers mois de la guerre, et repose au Père-Lachaise.

Choix de textes

  • Alpinisme — Quatre vers qui contiennent tout l’homme : les montagnes, oui, mais qu’elles ferment la vue.
  • Navigation — Une jonque, l’eau claire, « la fuite inverse des galets ». Son plus beau vers.
  • Le vrai Japon — Celui qui y est allé répond au Japon des modistes. Vingt centimes au bazar.
  • Quelques haïkaï japonais (I) — Il définit le haïkaï par un haïkaï : « La nature en bibelots. »
  • Supplice chinois — La goutte d’eau qui creuse la pierre, et quelqu’un qui parle trop. Le titre est une vengeance.
  • Le pays merveilleux — Ciel jaunâtre, village vide, pluie droite. Le désir d’être ailleurs, et le titre qui grince.
  • Spleen nocturne — « Tout l’avenir s’annonce comme un long catalogue de peines. » L’insomnie sans emphase.
  • Neuvième épitaphe plaisante — Un cercueil en bois de rose, et la morte qui songe au déduit en attendant le diable.
  • Petit portrait — Six vers pour démolir quelqu’un, dont l’odeur d’une pêche trop mûre.
  • Dangers à éviter — Les cruches de vin, la vipère dans l’herbe, et la femme qui ne vous aime pas.

Pour le lire

Fantasques, petits poèmes de propos divers (1920) — le livre dont vient tout ce que le Vagabond garde de lui.

Écrit en Chine (1913) — le récit des expéditions avec Victor Segalen, à qui il est dédié. L’édition de 1924 y ajoute un chapitre à sa mémoire.

Les Moments perdus de John Shag (1906) · Sentiments (1905) · Le Bar de la Fourche (1921) — romans et proses.

Aucune de ces éditions n’est disponible neuve à ce jour : on ne le trouve qu’en bouquinerie, ou ici.

Guillain Méjane

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