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Paul Verlaine — Le prince des poètes, à l’hôpital

Paul Verlaine — Le prince des poètes, à l’hôpital

1844 — 1896

— Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Le ciel est, par-dessus le toit

Ces quatre vers ont été écrits en prison, à Bruxelles, par un homme de vingt-neuf ans qui venait de tirer sur son amant. Il regarde le ciel par la fenêtre haute de sa cellule, il entend une cloche et un oiseau, et il pose à voix basse la seule question qui vaille. C’est peut-être le plus beau poème de la langue française, et il tient en seize vers dont aucun ne dépasse huit syllabes.

Tout Verlaine est là : la catastrophe, et la musique qui en sort intacte.

De la musique avant toute chose

Avant lui, le vers français était une architecture. Après lui, c’est un son. Il a fait ça presque tout seul, en préférant l’impair au pair, la sourdine à l’éclat, le mot à demi juste au mot exact.

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

« Sans rien en lui qui pèse ou qui pose » — écoutez le vers se soulever et retomber sans bruit. On ne peut pas énoncer une doctrine et l’appliquer dans le même souffle avec plus d’insolence. Debussy, Fauré, Hahn, Ravel ont mis Verlaine en musique parce qu’il n’y avait presque plus rien à faire : c’était déjà de la musique.

Il s’en est moqué ensuite, disant qu’on avait pris pour un manifeste une simple chanson. On a bien fait de ne pas l’écouter.

Le coup de feu de Bruxelles

En septembre 1871, un garçon de seize ans débarque chez lui à Paris, envoyé par la poste avec « Le Bateau ivre » dans sa poche. Verlaine est marié depuis un an, sa femme est enceinte, il a une situation. Dix-huit mois plus tard il a tout perdu, et le 10 juillet 1873, dans une chambre d’hôtel de Bruxelles, il tire deux fois sur Rimbaud et l’atteint au poignet.

Deux ans de prison, dont l’essentiel à Mons. Il s’y convertit, il y écrit ce qui deviendra Sagesse. Il en sort en janvier 1875 sans femme, sans fils, sans emploi et sans Rimbaud — et il lui reste vingt et un ans à vivre.

On raconte souvent cette histoire comme un fait divers. Elle est autre chose : le moment où un poète de la nuance rencontre quelqu’un qui ne connaît que l’absolu, et n’y survit pas. Ce qu’il en a écrit après est sans rancune, ce qui est proprement stupéfiant : « Parce que tu m’aimas ainsi qu’il le fallut. »

Les cinq cent cinquante-trois

Le Verlaine que l’école retient tient en quinze poèmes. Le Vagabond en héberge cinq cent cinquante-trois, et la majorité vient de l’autre versant — celui d’après la prison, d’après la gloire, d’après tout. Il y a là des poèmes écrits d’un lit d’hôpital, des invectives contre des critiques oubliés, des pièces obscènes, de la rime facile faite pour payer une absinthe.

C’est inégal, évidemment. Mais on y trouve un homme qui se regarde couler avec une lucidité qu’aucune ivresse n’entame. « Je vis à l’hôpital comme un bénédictin » : il plaisante, il a la rime encore vive, et l’on comprend en même temps qu’il n’a plus de domicile. Il passera ses dernières années entre Broussais, Bichat, Saint-Louis et deux femmes qui le logent quand elles peuvent.

Et pendant ce temps, en 1894, ses confrères l’élisent Prince des poètes. Un prince qui rentre à l’hôpital. La poésie française n’a jamais rien produit de plus exactement tragique que cette phrase-là.

Ce qu’il a fait pour les autres

Il faut lui rendre une dernière chose, qu’on oublie toujours. En 1884, il publie Les Poètes maudits — des essais sur Rimbaud, Corbière, Mallarmé, Desbordes-Valmore. Aucun n’était lu. Tous le sont aujourd’hui, et c’est largement grâce à lui. L’homme qui n’arrivait pas à sauver sa propre vie a sorti quatre poètes de l’oubli en un seul livre.

Il est mort le 8 janvier 1896, rue Descartes, dans une chambre louée. Il y avait foule à son enterrement.

Choix de textes

  • Le ciel est, par-dessus le toit — Écrit en cellule. Seize vers, une cloche, un oiseau, et la question.
  • Art Poétique — La doctrine et sa démonstration dans le même souffle. « Rien qui pèse ou qui pose. »
  • Clair de lune — L’âme comme un paysage choisi. Debussy n’a eu qu’à suivre.
  • Colloque sentimental — Deux spectres dans un parc glacé. Un dialogue où l’un des deux répond « Non ».
  • Il pleure dans mon cœur — La pluie et le chagrin, et l’aveu de n’en pas connaître la cause.
  • Gaspard Hauser chante — « Ils ne m’ont pas trouvé malin. » L’enfant trouvé comme autoportrait.
  • À Arthur Rimbaud. I — Écrit longtemps après le coup de feu, et sans une once de rancune.
  • Je vis à l’hôpital — Il plaisante en rimes riches sur le fait de n’avoir plus de toit.
  • Nocturne parisien — La Seine et ses noyés, du Verlaine de vingt ans, encore tout en muscles.
  • Green — Des fruits, des fleurs, des branches — et une tête posée sur une poitrine.

Pour le lire

Œuvres poétiques complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard — tout, jusqu’aux poèmes de comptoir.

Poèmes saturniens (1866), Fêtes galantes (1869) et Romances sans paroles (1874) — les trois livres qui ont changé l’oreille française, en un seul volume de poche.

Sagesse (1881) — le livre de la prison et de la conversion.

Fêtes galantes et autres poèmes, suivi des Écrits sur Rimbaud — pour lire ce qu’il a dit de lui, après.

Guillain Méjane

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