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L’Étonné – Albert Giraud

L’Étonné – Albert Giraud

Pâle et fier, dans la cour de marbre du château,
Sous un drapeau que gonfle une bouche invisible,
Mi-nu, les bras liés à l’infâme poteau,
Le bel adolescent reluit comme une cible.

Sa chair blonde et ses seins puérils et son col
Hâlé d’or qu’un sang vierge et magnifique arrose,
Jaillissent au soleil, fleurs divines, du sol
Où le rouge drapeau s’achève en ombre rose.

Devant lui, quatre archers, groupe agile et fluet,
Gantés de maillots noirs étoilés de flammèches,
Semblent prêts à danser un cruel menuet,
Plus cambrés que leurs arcs et plus fins que leurs flèches.

Sur un haut tribunal, de vieux mages tremblants,
Des princes cuirassés de bronze, des califes
S’offrent, loin du spectacle, avec des gestes lents,
D’ardents lauriers cueillis dans leurs Généralifes.

Au balcon, dans l’azur triomphal, l’œil lustré,
La Dame du supplice en ses habits de joie
Rit de sa bouche aiguë au singe préféré
Qui s’étrangle en tirant sur sa laisse de soie.

Et là-bas, tout là-bas, des paysages bleus,
Le ciel tendre, égayé de frêles tourterelles,
Où sur l’orbe enfantin d’un couchant fabuleux
Le château des sept tours aiguise ses tourelles.

Enfin, là-haut, avec leur plumage d’argent
Bleu, vert, soufre, lilas, des archanges fidèles
Aux suprêmes lueurs du soleil indulgent
Allument en jouant leur doux arc-en-ciel d’ailes.

Le bel adolescent se hérisse de traits :
Mais personne, ni les califes, ni les princes,
Ni les mages vieillots, ni les archers distraits,
Ni là-haut, dans l’azur, la Dame aux lèvres minces,

Ne regarde mûrir comme un fruit douloureux
Ce corps splendide, élu pour des amours royales,
Ni dans la cour en fête et le soir langoureux
Vibrer l’obscur essor des flèches déloyales.

Les archers, comme lui jeunes et caressants,
Ne songent même pas à punir une offense :
Ils sont simples et bons, ce sont les beaux enfants
Qui se mêlaient naguère aux jeux de son enfance.

Les mages, les docteurs, les califes, les rois,
Autour de son berceau courbèrent leur puissance,
Et venus d’Orient sur de lourds palefrois
Baisèrent ses pieds nus le jour de sa naissance.

La Dame qui sourit à ce long soir d’été
A trop soin du salut de sa vie éternelle
Et de sa gloire en Dieu pour n’avoir pas été
Envers l’enfant martyr câline et maternelle.

Et le na’if bouquet des anges dans l’azur,
Pays d’ailes, jardin de lumière, île errante,
Fait neiger et chanter à travers le ciel pur
Un trésor ingénu de joie indifférente.

Et l’âme de l’enfant caressant et soumis,
Qui ne se reprend pas quand elle s’est donnée,
Vers de futurs tourments et de nouveaux amis
S’envole, sans souffrance et sans haine, étonnée.

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