
Albert Giraud — Celui dont Schoenberg a fait un chef-d’œuvre

1860 — 1929
La maigre amoureuse au long cou
Sera la dernière maîtresse,
De ce traîne-jambe en détresse,
De ce songe-d’or sans le sou.
La Chanson de la potence
La maigre amoureuse au long cou, c’est la potence. Le rondel est de 1884, il est belge, il est écrit en français, et il fait partie d’un cycle de cinquante pièces intitulé Pierrot lunaire.
Vingt-huit ans plus tard, à Berlin, Arnold Schoenberg met en musique vingt et un de ces poèmes dans une traduction allemande. Pierrot lunaire, opus 21, devient l’une des œuvres fondatrices de la musique du XXe siècle.
Le paradoxe
Schoenberg n’a jamais lu le français. Il a travaillé sur la version d’Otto Erich Hartleben, qui prend de grandes libertés. Le monde entier connaît donc Pierrot lunaire — et connaît un texte qui n’est pas tout à fait celui d’Albert Giraud.
Lui n’en a tiré ni gloire ni argent. Il est resté à Bruxelles, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, poète parnassien respecté dans son pays et inconnu ailleurs, et il est mort en 1929 sans que le succès de l’opus 21 change quoi que ce soit à sa vie.
Ce qu’il y a dans les rondels
Le Pierrot lunaire français mérite d’être lu pour lui-même. Ce sont des rondels — forme fixe, deux rimes, un refrain qui revient — et Giraud s’y tient avec une rigueur d’horloger, ce qui produit un effet étrange : plus la forme est sage, plus le contenu paraît dément.
Un Pierrot blafard, une lune malade, des gibets, des messes noires, des blancheurs sacrées. C’est le décadentisme belge dans son état le plus pur, et c’est précisément cette tension entre la sagesse du moule et la folie du propos qui a dû séduire Schoenberg.
Le corpus réuni ici en garde soixante-dix-neuf pièces, avec les autres livres — Hors du siècle, Dernières fêtes.
Choix de textes
- La Chanson de la potence — « La maigre amoureuse au long cou » : la potence. Un rondel que Schoenberg a mis en musique.
- Blancheurs sacrées — Le blanc de Pierrot, de la lune et de l’hostie, confondus exprès.
- L’Église — Le sacré détourné, procédé décadent que les Belges ont poussé le plus loin.
- La Vierge à la Tarasque — Le monstre provençal et la Vierge dans le même vers.
- L’Alphabet — Les lettres prises comme sujet, exercice de virtuosité pure.
- Supplique — La demande adressée à personne. Pierrot n’a pas d’interlocuteur.
- Allégorie — La forme la plus scolaire du siècle, retournée.
- Déconvenue — Le titre est modeste, le rondel ne l’est pas.
Pour le lire
Pierrot lunaire (1884) — cinquante rondels, dont vingt et un mis en musique par Schoenberg en 1912.
Hors du siècle (1888) · Dernières fêtes (1891).
⚠️ Schoenberg a travaillé sur la traduction allemande d’Otto Erich Hartleben. Le monde connaît l’opus 21, pas le texte français.
Guillain Méjane























