
Stéphane Mallarmé — Le professeur d’anglais qui a rendu la poésie difficile

1842 — 1898
La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Brise marine
Il a enseigné l’anglais pendant trente ans, à Tournon, à Besançon, à Avignon, puis à Paris, sans plaisir et sans talent particulier pour cela. Ses élèves le chahutaient. Ses inspecteurs le notaient mal.
Et le mardi soir, dans un petit appartement de la rue de Rome, il recevait Valéry, Gide, Claudel, Yeats, Whistler, Debussy. On y parlait de poésie. C’est de ces conversations que sort une bonne part de ce que le XXe siècle a pensé de la littérature.
La difficulté comme choix
On dit qu’il est obscur. Il l’est, et c’est délibéré. Sa position tient en une phrase : nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème, qui est faite de deviner peu à peu.
D’où une syntaxe qui se tord, des inversions, des mots pris dans leur sens le plus ancien, des phrases dont il faut trouver le verbe. Ce n’est pas de la coquetterie : c’est une tentative pour que le poème produise une expérience au lieu de transmettre un message.
Ce qui n’est pas difficile du tout
Et pourtant. « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Il n’y a rien de plus limpide dans la langue française, et rien de plus définitif. Tout « Brise marine » est de cette eau-là — l’envie de partir, l’ennui, le vertige, dans une syntaxe parfaitement droite.
C’est le Mallarmé du début, celui de L’Azur et de Soupir, que le corpus réuni ici représente largement. On y trouve aussi ses tombeaux — celui d’Edgar Poe, qu’il avait traduit, avec le vers que tout le monde cite sans le situer : « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change. »
Le coup de dés
À la fin, il fait autre chose : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, en 1897, éparpille les mots sur la double page, avec des corps de caractères différents, du blanc partout. Ce n’est plus un poème, c’est une partition — et l’on en descend encore.
Il est mort brusquement en 1898, à cinquante-six ans, d’un spasme de la glotte, la veille de quoi il avait demandé à sa famille de brûler ses papiers.
Choix de textes
- Brise marine — « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. » Rien de plus limpide, ni de plus définitif.
- L’Azur — Le ciel comme persécution. L’un de ses grands poèmes de jeunesse.
- Soupir — Un automne, un jet d’eau, une seule phrase qui tient tout le poème.
- Le Tombeau d’Edgar Poe — « Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change. » Il avait traduit Poe.
- Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos — Le dernier sonnet des Poésies, et le plus retors.
- Une négresse par le démon secouée — Un poème de jeunesse d’une crudité qu’on ne lui prête jamais.
- Petit Air (guerrier) — La forme brève, où sa difficulté devient une danse.
- Le Marchand d’ail et d’oignons — Un quatrain d’adresse — il en écrivait sur les enveloppes de son courrier.
- Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare — Le Mallarmé de circonstance, presque inconnu.
Pour le lire
Poésies (1899, posthume) — le recueil complet, dont Brise marine et les tombeaux.
L’Après-midi d’un faune (1876) — que Debussy a prolongé en musique.
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) — les mots éparpillés sur la double page : une partition plus qu’un poème.
Guillain Méjane























