
Henri Cantel — Un parnassien que la censure a effacé

1830 — 1898
Tu vas par les chemins, chantant sur ta guitare
Les airs et les chansons d’un pays inconnu ;
Tes cheveux crespelés, qu’une tresse sépare,
Tombent en noirs anneaux qui baisent ton bras nu.
La Pauvresse
Il appartient à la première équipe du Parnasse, celle des années 1860 qui se réunissait chez Leconte de Lisle et publiait chez Lemerre. Il en avait le métier : le sonnet net, l’alexandrin sans bavure, le refus de la confidence.
Et il a fait ce qu’aucun de ses camarades n’a osé aussi ouvertement : un livre franchement érotique, Amours et Priapées, en 1869 — ce qui, sous le Second Empire finissant, revenait à se supprimer soi-même de l’histoire littéraire.
Le prix d’un livre
On ne condamne pas seulement un livre : on efface un nom. Les anthologies l’ont écarté, les manuels ne l’ont jamais recueilli, et ce qui restait de son œuvre — les poèmes parfaitement présentables — est parti avec le reste.
C’est un cas d’école, et il n’est pas isolé : la même chose est arrivée à Verlaine pour ses recueils clandestins, à Piron au siècle précédent. La différence est que Verlaine et Piron avaient assez d’œuvre pour survivre à l’affaire.
Le livre est ici
Le Vagabond ne l’a pas expurgé. Les Priapées y sont, avec leurs titres qui n’ont pas vieilli d’un jour dans leur capacité à choquer : « Le Clitoris », « À Priape », « La Syphilis », « Odor di femmina », « Honesta meretrix ». Certaines de ces pièces se lisent mal aujourd’hui, et pour d’autres raisons qu’en 1869 — c’est un livre du Second Empire, il en a les manières et les angles morts.
Mais il faut voir ce qu’il tente : traiter le corps avec le même outil que le Parnasse appliquait aux statues et aux batailles. Le sonnet impeccable, l’alexandrin poli, le refus absolu de l’émotion — appliqués à ce dont personne n’écrivait. C’est une expérience de laboratoire, et elle est plus intéressante que scabreuse.
Et le reste, qui est le meilleur
Car à côté, il y a une pauvresse qui chante sur sa guitare, une lecture, une chapelle, une chèvre blanche, une baigneuse, Diogène. C’est le Parnasse dans son registre courant, et c’est fort bien tenu.
« La Pauvresse » est un portrait d’une justesse remarquable : les cheveux crespelés, la tresse, les anneaux noirs qui baisent le bras nu. Il regarde quelqu’un, il ne le juge pas, il n’en tire pas de leçon. C’est très exactement ce que ses livres scandaleux ne lui ont jamais permis qu’on remarque.
Il est mort en 1898. Il faut le lire pour lui, et non pour son scandale.
Choix de textes
- La Pauvresse — Un portrait d’une justesse remarquable, sans jugement ni leçon.
- La Lecture — Quelqu’un qui lit, et le temps qui s’arrête autour.
- La Chèvre blanche — Le registre pastoral, tenu sans une once de mièvrerie.
- Diogène — Le philosophe au tonneau, sujet parnassien s’il en est.
- La Baigneuse — Le nu académique, là où les deux versants de son œuvre se touchent.
- Myrta — Un nom de femme pour titre, forme la plus dépouillée du portrait.
- La Sorcière — Une figure que tout le siècle a reprise, de Michelet à Baudelaire.
- Le Rayon de Lune — L’exercice le plus rebattu du siècle, et il s’en tire.
- La Chapelle — Le registre sacré, chez l’homme que ses Priapées ont fait rayer des manuels.
- Vierge — Second volet d’un diptyque, et la preuve qu’il savait tout jouer.
Pour le lire
Impressions (1863) · Amours et Priapées (1869) — le second lui a coûté sa place dans l’histoire littéraire.
Il publiait chez Lemerre, l’éditeur du Parnasse.
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























