
Auguste Barbier — L’homme d’un seul livre, qui en a écrit trois autres

1805 — 1882
Sombre génie, ô dieu de la misère !
Fils du genièvre et frère de la bière,
Bacchus du nord, obscur empoisonneur,
Écoute, ô Gin, un hymne en ton honneur.
Le Gin
En août 1830, la révolution de Juillet vient de renverser Charles X. Un garçon de vingt-cinq ans que personne ne connaît publie un poème intitulé « La Curée », où il compare les vainqueurs à une meute se jetant sur la bête. Paris est soulevé. En quelques semaines il est le poète le plus lu de France.
Il ne s’en est jamais remis.
Après le coup de tonnerre
Les Iambes de 1831 sont le livre d’une colère. Il a trouvé un ton — le vers cassant, la satire nue, le mépris — et ce ton était si juste que plus rien ne pouvait venir après. Il a vécu cinquante et un ans de plus, il est entré à l’Académie française en 1869, et il a passé sa vie à être l’auteur de « La Curée ».
Alors il a voyagé, et il a fait autre chose.
L’Italie, l’Angleterre
C’est ce versant-là que le Vagabond réunit : Il Pianto (1833), qui est l’Italie, et Lazare (1837), qui est l’Angleterre.
L’Italie lui donne les peintres — Titien, Giorgione, Corrège, Michel-Ange, Masaccio, Raphaël —, les villes mortes, le Campo Santo, Rome en ruines. Il y pleure une grandeur passée avec une gravité qui n’est plus du tout satirique.
L’Angleterre lui donne bien pire, et c’est là qu’il redevient formidable. Londres et sa fumée, la Tamise, les mineurs de Newcastle, l’asile de Bedlam, et le gin — auquel il consacre un hymne noir, « Bacchus du nord, obscur empoisonneur ». Il a vu la révolution industrielle en 1837 et il en a écrit ce qu’aucun Anglais n’a osé écrire alors.
Ce qui manque ici, et pourquoi le dire
Les Iambes ne sont pas dans ce recueil : « La Curée » n’y est pas, « L’Idole » de 1831 non plus. Le Vagabond conserve son voyageur et pas son pamphlétaire.
C’est un accident de sources, mais l’accident est instructif : il oblige à lire le Barbier qu’on n’a jamais lu, celui d’après le succès. Et il tient debout.
Choix de textes
- Le Gin — Un hymne noir à l’alcool des pauvres. Le meilleur poème du livre anglais.
- Londres — Les cheminées, « clochers de l’industrie ». Vu en 1837, avant tout le monde.
- Bedlam — L’asile de fous, visité sans le frisson gothique de rigueur.
- Les Mineurs de Newcastle — Le fond de la mine, trente ans avant Germinal.
- La Tamise — Un fleuve, et tout ce que le siècle y a jeté.
- Il Pianto — Le poème-titre du livre italien : il regrette de n’avoir su chanter que le mal.
- Michel-Ange — Le sonnet au géant, et la tentation d’être aussi sombre que lui.
- Campo Vaccino — Le Forum romain devenu pré à vaches. Le sujet lui va parfaitement.
- Le Veau d’or — L’argent en idole — l’écho le plus net de sa veine satirique.
- Le Minotaure — La bête qui dévore, image dont il n’a jamais réussi à se défaire.
Pour le lire
Iambes (1831) — « La Curée », « L’Idole ». Le livre qui l’a fait, et qui n’est pas ici.
Il Pianto (1833) — l’Italie et ses peintres.
Lazare (1837) — l’Angleterre industrielle, Londres, Bedlam, le gin, les mines.
Académie française, 1869. Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























