
Walt Whitman — Celui qui a fait entrer tout le monde dans le poème

1819 — 1892
J’entends chanter l’Amérique, j’entends ses diverses chansons,
Celles des ouvriers, chacun chantant la sienne joyeuse et forte
comme elle doit l’être,
J’entends chanter l’Amérique
En 1855 il fait imprimer à ses frais un mince volume sans nom d’auteur, avec en frontispice la photographie d’un homme en chemise ouverte, chapeau sur l’oreille, la main sur la hanche. Le livre s’appelait Feuilles d’herbe. Il allait le réécrire et le regonfler jusqu’à sa mort, pendant trente-sept ans.
Il n’y avait ni rime, ni mètre, ni sujet noble. Il y avait des listes : des charpentiers, des maçons, des bateliers, des cordonniers, des filles publiques, des esclaves en fuite, des morts sur les champs de bataille. Tout le monde entrait, et personne ne passait après personne.
Le verset
Ce qu’il invente n’a pas de nom en français, alors on dit « verset ». C’est une ligne qui va aussi loin que le souffle la porte, et qui s’arrête quand le souffle s’arrête — pas quand la douzième syllabe tombe.
Toute la poésie du XXe siècle sort de là. Claudel, Saint-John Perse, Cendrars, Ginsberg, Neruda : tous ont lu Whitman, et tous ont commencé par respirer comme lui.
La guerre
En 1862 son frère est blessé. Il part le chercher en Virginie, découvre les hôpitaux de campagne, et il y reste trois ans — non comme médecin ni comme chapelain, mais comme visiteur : il écrit les lettres des mourants, distribue du tabac et des oranges, tient des mains.
Il en tire Drum-Taps, où « Le panseur de plaies » et « L’étrange veillée » sont ce qu’on a écrit de plus juste sur une guerre — parce qu’il ne juge rien et ne conclut rien.
Puis Lincoln est assassiné, et il écrit « Ô capitaine ! mon capitaine ! », son seul poème rimé et régulier, le seul qu’on ait mis dans les manuels. Il a fini par le détester.
Note sur ces traductions
Vous le lisez ici en français, dans les traductions anciennes désormais libres de droits. Elles ont leurs partis pris et parfois leurs raideurs, mais elles ont un mérite immense : elles ont fait entrer ce souffle-là dans notre langue, et c’est par elles que Claudel et Cendrars l’ont connu.
Choix de textes
- J’entends chanter l’Amérique — Le charpentier, le maçon, le batelier. Chacun sa chanson, aucune au-dessus des autres.
- Miracles — « Je ne connais, quant à moi, rien autre que des miracles. » Tout son programme.
- Chant de moi-même — Le grand poème, celui où le « je » finit par contenir tout le monde.
- Sur le bac de Brooklyn — Il parle depuis 1856 à ceux qui prendront le bac dans un siècle. Il vous parle.
- Le panseur de plaies — Les hôpitaux de campagne, vus par quelqu’un qui y a passé trois ans.
- L’étrange veillée qu’une nuit j’ai passée sur le champ de bataille — Une nuit auprès d’un mort. Aucun jugement, aucune conclusion.
- Ô capitaine ! Mon capitaine ! — Lincoln assassiné. Son seul poème régulier, et il a fini par le détester.
- À une locomotive en hiver — L’ode à la machine, écrite sans une once d’ironie.
- Mannahatta — New York rendue à son nom indien, et énumérée avec gourmandise.
- Poètes à venir — Il passe la main à ceux qui ne sont pas encore nés. Ils sont venus.
Pour le lire
Feuilles d’herbe (Leaves of Grass, 1855-1892) — un livre unique, réécrit toute une vie.
Drum-Taps (1865) — les poèmes de la guerre de Sécession et des hôpitaux.
En français : la traduction de Jules Laforgue pour l’audace, celle de Léon Bazalgette pour l’ampleur, l’édition Poésie/Gallimard pour lire aujourd’hui.
Guillain Méjane























