
Isaac de Benserade — Celui qui faisait danser le Roi

1613 — 1691
Un de ces médecins qui font tant de visites,
Au malade gisant disoit toujours : Tant mieux,
Et le malade fait à ce style ennuyeux,
Disoit : Mes héritiers pensent comme vous dites.
Un de ces médecins
Il y a des métiers qui n’existent plus. Le sien était d’écrire les vers que les danseurs des ballets de cour récitaient avant de danser — et comme le premier danseur était Louis XIV en personne, cela demandait un tact considérable.
Pendant vingt ans, de 1651 à 1670, c’est lui qui a fourni ces vers. Il expliquait au Roi de France, en quatrains, ce que signifiait le rôle de Soleil qu’il allait interpréter. Personne d’autre n’a jamais eu ce poste, avant ni après.
Job contre Uranie
En 1649, tandis que la Fronde ensanglante Paris, la ville se déchire sur une autre question : lequel vaut mieux, le sonnet de Job par Benserade ou le sonnet d’Uranie par Voiture ? On se range en deux partis, les Jobelins et les Uranistes. La Grande Mademoiselle prend position. Corneille arbitre.
Cela paraît futile et ça l’était. Mais c’est ainsi qu’une société décide de ce qui est beau, et il faut bien reconnaître qu’elle y mettait de l’ardeur.
L’art du peu
Sa vraie force est ailleurs, dans le quatrain et le madrigal — quatre vers, une pointe, on s’en va. Le médecin qui dit « tant mieux » au mourant, et le mourant qui répond que ses héritiers pensent comme lui : c’est réglé en quatre lignes, et c’est parfait.
Il a poussé cet art jusqu’au bout en versifiant les Fables d’Ésope en quatrains — un tour de force que La Fontaine, qui prenait ses aises, n’a jamais tenté.
Le prix de la faveur
Académie française en 1674, une pension, une maison à Gentilly qu’il décrit avec contentement. Puis la mode passe, les ballets de cour cessent, et l’homme le plus spirituel de Versailles devient un vieux monsieur qu’on cite encore par politesse.
Il est mort en 1691, d’une opération de la pierre qui a mal tourné. Le siècle qui l’avait porté avait dix ans de moins que lui.
Choix de textes
- Un de ces médecins — Quatre vers, une pointe, on s’en va. Son art à l’état pur.
- Contre une Laide — D’une cruauté élégante et parfaitement odieuse. Le XVIIe siècle sans fard.
- Sonnets sur la beauté et sur la laideur — Le même sujet retourné dans les deux sens, exercice de virtuose.
- Je rougis, je pâlis — Le trouble amoureux réduit à ses symptômes. C’est du Racine avant Racine.
- Sur l’amour d’Uranie avec Philis — Uranie — le nom même de la querelle qui a coupé Paris en deux.
- Description de sa maison de Gentilly — Le poète en propriétaire satisfait. C’est le prix de la faveur, et il le dit.
- Le faux adieu — On part, on ne part pas. Toute la galanterie tient là-dedans.
- Un fat trouve un trésor — L’épigramme, arme du courtisan qui doit blesser sans être vu.
- Le cy gist — L’épitaphe, genre où il excellait — sur les autres, et sur lui-même.
- Glose de Monsieur Sarrasin — Sarasin, l’autre bel esprit du moment : on écrivait les uns sur les autres.
Pour le lire
Ballets de cour (1651-1670) — les vers dits par les danseurs, dont le Roi.
Fables d’Ésope en quatrains (1678) — l’exercice impossible, tenu jusqu’au bout.
Poésies — quatrains, madrigaux, épigrammes, épitaphes.
Académie française, 1674. Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























