
Allégorie – Albert Giraud

Je vois, dans un jardin frileux
Dont la fine ramure noire,
Sous des bourgeons roses et bleus,
S’orne d’un printemps illusoire,
Dans un grand jardin sérieux
Où, près des charmilles lassées,
Pleure en jets d’eau mystérieux
Le sang des fontaines blessées,
Au son de rebecs maladifs
Et de frêles flûtes doussaines,
Un cortège d’enfants tardifs
Promenant leurs grâces malsaines.
Ils mêlent dans un carnaval
Tous les temps et tous les costumes :
L’un à pied, d’autres à cheval,
Ou dans des carrosses posthumes.
Enfançons malingres, pliés
Sous leurs casques et leurs rondaches,
Plus petits que leurs boucliers
Et plus légers que leurs panaches !
Roitelets aux gestes hautains,
Minimes marquises espiègles
Portant à leurs poings enfantins,
Au lieu de perruches, des aigles.
Plus d’un Charlemagne exigu,
Qui s’embarrasse dans sa robe,
Joue, en riant son rire aigu,
Au bilboquet avec le globe.
Un pape aux yeux de feu follet
D’un air gamin lance une bulle
Au nez d’un grave Triboulet
Dont le bonnet tintinnabule.
Des juges lilliputiens,
Givrés de perruques sévères,
Dans des Digestes anciens
Vont effeuillant des primevères.
Et sous sa coiffe de linon,
Houlette en main, par les quinconces,
Notre-Dame de Trianon
Mène un troupeau de loups et d’onces.
Ils vont ainsi, silencieux,
Le long des fontaines blessées,
Et les rebecs mystérieux
Persiflent leurs vagues pensées.
Ils sont très jeunes et très vieux,
Charme enfantin, grâce sénile !
À la fois tristes et joyeux,
Ils ont dix ans, peut-être mille.
Ils vont ainsi, petits abbés,
Petites reines, petits princes,
Et leurs têtes aux fronts bombés
Martyrisent leurs cols trop minces.
Leurs grands yeux, leurs yeux étrangers,
Où l’or du soir palpite et sombre,
Baignent de rayons mensongers
Leurs chairs de lys éclos dans l’ombre.
J’écoute, comme un vol d’oiseaux,
S’effarer leurs éclats de rire,
Et je crois voir au fond des eaux
Danser des figures de cire.
Projets de mon cerveau lassé,
Désirs aux bottes de sept lieues,
Caprices d’un soleil glacé,
Tulipes noires, roses bleues,
Ainsi vous naissez, trop petits,
Dans ce beau jardin de mensonges,
Enfants de mes fiers appétits,
Marionnettes de mes songes !























