Sélectionner une page

La Vierge à la Tarasque – Albert Giraud

La Vierge à la Tarasque – Albert Giraud

Ce soir, le vieux château se réveille : le maître,
Fleuri de ses plus beaux habits incarnadins,
Son perroquet au poing, s’accoude à la fenêtre
Et devise gaîment avec ses paladins.

Toute sa cour à ses côtés babille et danse :
Ses lévriers vers lui lèvent leurs yeux humains,
Et son nain, pour remplir sa sébile, en cadence,
Fait le tour des jardins en marchant sur ses mains.

Et dans les arbres bleus, parodiant les reines
Qui s’émouchent, de très petits singes grimpants,
Afin d’éventer leurs ironiques migraines,
Martyrisent la queue en éventail des paons.

Au sommet de la tour des fanfares joyeuses
Éclatent dans les plis d’un grand drapeau vermeil
Dont l’étoffe tordue en rafales soyeuses
Sous l’enflure du vent joue avec le soleil.

Et le maître soudain se dresse et ses doigts minces
Désignent, sur le flanc sablé d’or du coteau,
Un cortège lointain d’évêques et de princes
Qui dans la paix du soir s’en vient vers le château.

Celle qu’on voit là-bas, svelte parmi les palmes,
Fière comme une épée, en son fourreau d’orfroi,
Et dont les mendiants baisent les beaux pieds calmes,
C’est Tiphaine, la fille unique du vieux roi.

Un jour, quittant le doux palais de son enfance,
Ses femmes au rouet, ses fleurs, son clavecin,
Elle s’en est allée, en songe, sans défense,
Seule, le cœur gonflé d’un étrange dessein.

La voici de retour, toute pâle de joie,
Pensive, amenant vers le château pavoisé,
Au caprice léger d’un frôle fil de soie,
Le monstre éblouissant par elle apprivoisé :

La tarasque, la bête effrayante et vorace,
Ouvrant entre ses poils, semblables à des cils,
Par les trous rayonnants de sa noire cuirasse
D’innombrables yeux d’or, d’opale et de béryls.

Les singes grimaçants lâchent les paons fidèles ;
De stupeur, le bouffon retombe sur ses pieds ;
Le perroquet du roi s’envole à tire d’ailes,
Et le maître, aux abois de ses longs lévriers,

Du haut de son balcon éperdument se penche,
Soutenu par le chœur bariolé des preux,
Se pâme d’allégresse, et dans sa barbe blanche
Laisse, les bras tendus, couler des pleurs heureux.

La tarasque reluit, s’allonge et fait la belle,
Diaprant le pavé de reflets irisés,
Et d’un air alangui lèche les mains de celle
Qui la conduit en laisse au bout de ses baisers.

Et parmi les rameaux, les cris, les chants de fête,
Les carillons d’argent qui pleuvent des beffrois,
Tiphaine lentement sur le dos de la bête
Trace, d’un geste fier, le signe de la croix.

Mais la vierge tressaille : un funeste incendie
S’allume lourdement dans ses yeux d’outre-mer
Qui paraissent avec leur prunelle agrandie
Comme un cancer d’azur ronger sa jeune chair.

Et, dans le ciel saignant et malade de gloire,
Mêlant leurs ailerons aux drapeaux triomphants,
Seuls les anges du soir savent quelle victoire
Sur la crête des tours pleurent les olifants.

Archives par mois