
Anna de Noailles — Un cœur que rien n’assouvissait

1876 — 1933
Ô Mort de t’avoir crainte un jour, je me repens,
Ô fille de Cybèle auguste et du dieu Pan…
La Mort favorable
Elle a été la femme la plus célèbre de France, et il n’en reste presque rien. C’est l’écart le plus violent de tout ce site : entre ce qu’Anna de Noailles a occupé de son vivant et la place qu’on lui laisse aujourd’hui, il y a la distance d’un continent à une note de bas de page.
Elle naît à Paris en 1876, fille d’un prince roumain et d’une mère grecque. Elle épouse à vingt ans le comte Mathieu de Noailles. En 1901, à vingt-quatre ans, elle publie Le Cœur innombrable — et la France entière l’apprend par cœur. Proust lui écrit des lettres d’adoration. Cocteau la décrit comme un phénomène météorologique. Barrès l’aime. On la peint, on la sculpte, on la photographie couchée dans ses coussins comme une idole. Elle fonde le prix qui deviendra le Femina. Elle est la première femme reçue à l’Académie royale de Belgique, la première faite commandeur de la Légion d’honneur. Puis elle meurt en 1933, et le XXe siècle referme la porte.
Le reproche qu’on lui a fait
On l’a punie deux fois. Une première fois d’avoir été une femme du monde : trop de salon, trop de robes, trop de photographies, une poétesse mondaine, donc suspecte. Une seconde fois d’avoir écrit avant la rupture — elle est morte en 1933, elle rimait encore, elle chantait la nature et l’amour, et la poésie française venait de décider que ce n’était plus une chose sérieuse.
Les deux reproches se tiennent mal. Le premier n’est jamais adressé à Barrès ni à Cocteau, qui fréquentaient les mêmes salons. Le second suppose qu’un alexandrin de 1920 est en retard sur son temps — comme si la valeur d’un vers se mesurait à sa date.
Ce que le Vagabond garde d’elle
Les sept cent cinq poèmes réunis ici réservent une surprise, et elle est de taille : ce n’est presque pas la Noailles qu’on croit connaître. Peu du Cœur innombrable, peu de la jeune païenne enivrée d’été. L’essentiel du corpus vient des livres tardifs — Les Forces éternelles, Poème de l’amour, L’Honneur de souffrir —, ces pièces brèves et numérotées qui n’ont plus rien d’un bouquet.
Et là, la lecture change complètement. On croyait ouvrir une poétesse des jardins ; on tombe sur quelqu’un qui n’écrit plus que sur la perte.
Tout posséder, pour mon esprit
C’était souhaiter davantage !
…
— Ta mort seule était à la taille
D’un cœur que rien n’assouvissait.
Voilà sa vraie formule, et c’est elle qui l’a écrite. Non pas la jouissance, mais l’insatiabilité — l’appétit si vaste qu’aucune vie ne le remplit, et que seule la mort de l’autre parvient enfin à mesurer. C’est un aveu terrible, glissé dans un huitain.
L’été qui coupe
Reste que personne n’a écrit la chaleur comme elle. Il faut lire « Incendie de l’été » pour comprendre qu’elle ne décrit pas un paysage : elle décrit un corps qui n’en peut plus.
Avoir trop chaud, être sans forces,
Respirer sous l’azur, qui fond
La gomme ronde des écorces,
Et le miel au col du frelon !
La gomme des écorces qui fond, le miel au col du frelon : ce sont des choses vues de très près, par quelqu’un qui a passé des étés entiers à ne rien faire d’autre que regarder. Et son plus beau soir d’été n’est pas doux du tout — les cris d’hirondelles y « aiguisent leurs légers couteaux sur le cœur, la chair et les os ». Chez elle la beauté ne console jamais. Elle appuie.
Les morts qu’elle salue
Il y a enfin la Noailles publique, celle qu’on ne lit plus du tout, et qui est bonne. Ses stances à Hugo commencent par un aveu d’impuissance — « On ne peut que se taire, Hugo ; la voix se meurt / Chez celui qui t’écoute » — puis se relèvent d’un coup : « Je suis la sœur de Ruth, la sœur de l’Enfant grec. » Elle ne se compare pas à lui, elle se range parmi ses créatures. Son hommage à Baudelaire est écrit debout devant une tombe qu’elle ne savait pas trouver. Et ses poèmes sur l’assassinat de Jaurès tiennent, dix ans après, sur une seule phrase qu’elle lui prête : « Demain sera meilleur. »
Elle a fini insomniaque, alitée, écrivant la nuit. Ce n’est pas un hasard si le corpus revient toujours au même endroit. Elle avait fait de la mort une déesse, fille de Cybèle et de Pan — c’est-à-dire une chose de la nature, au même titre que l’été qu’elle avait tant aimé.
Choix de textes
- La Mort favorable — Elle demande pardon à la mort de l’avoir crainte. Le poème qui retourne toute son œuvre.
- Incendie de l’été — La chaleur comme épreuve physique. La gomme des écorces qui fond, le miel au col du frelon.
- Rêverie, le soir — Un soir d’été qui aiguise ses couteaux sur le cœur. Sa beauté ne console jamais.
- Le fruitier de septembre — Une porte ouverte au bout d’un sentier, une bêche, un arrosoir. Presque rien, et tout y est.
- Stances à Victor Hugo — « On ne peut que se taire, Hugo. » Puis elle se range parmi ses personnages.
- Hommage à Baudelaire — Debout devant une tombe qu’elle ne savait pas trouver.
- La mort de Jaurès (II) — Écrit après l’assassinat de 1914. Tout tient dans trois mots qu’elle lui prête.
- Nuit Vénitienne — « La nuit est comme un bloc d’agate monotone. » Venise sans une once de carte postale.
- Chants dans la nuit — Genève renversée dans le lac. Le paysage de son enfance à Amphion.
- Mes vers, malgré le sang… — Elle fait le procès de ses propres poèmes, et elle ne leur passe rien.
Pour le lire
Le Cœur innombrable (1901) — le livre qui l’a rendue célèbre en une saison, dans l’édition de François Broche.
Les Forces éternelles (1920) — la Noailles d’après-guerre, brève et dure. C’est de ce versant que vient l’essentiel du corpus réuni ici.
L’Ombre des jours (1902) · Les Éblouissements (1907) · Les Vivants et les Morts (1913) · Poème de l’amour (1924) · L’Honneur de souffrir (1927) — sans édition courante à ce jour.
Guillain Méjane



















