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Théodore de Banville — Le funambule de la rime

Théodore de Banville — Le funambule de la rime

1823 — 1891

Je le sais bien que Cythère est en deuil !

Qu’importe ! allons vers les pays fictifs !

Ballade de Banville aux Enfants perdus

Tout Banville tient dans ce mouvement en deux temps : il sait très bien que la fête est finie, et il y va quand même. On l’a longtemps pris pour un poète insouciant. C’est un homme qui a choisi la gaieté comme on choisit une discipline.

Celui à qui tout le monde doit quelque chose

Il publie Les Cariatides à dix-neuf ans, en 1842, et il ne cessera plus. Mais son influence ne passe pas par ses livres : elle passe par un manuel. Le Petit Traité de poésie française de 1872 a appris à rimer à toute une génération, et il a fait mieux que cela — il a rendu à la poésie française ses formes fixes, la ballade, le rondel, le triolet, la villanelle, oubliées depuis le XVIe siècle.

Le résultat est partout et son nom nulle part. Quand Verlaine écrit des ariettes, quand Baudelaire ferme un poème sur un refrain, quand un poète du XXe siècle s’amuse à un rondel, c’est de Banville qu’ils tiennent l’outil. Il est l’homme dont on utilise tout et qu’on ne lit plus.

Il a d’ailleurs été le premier adulte à prendre Rimbaud au sérieux. En mai 1870, un garçon de quinze ans lui envoie des vers de Charleville en le suppliant de les faire paraître. Banville lui répond. Rimbaud se moquera de lui plus tard, comme on se moque de ce qu’on a admiré.

L’art de faire sonner le vide

Sa virtuosité passe la mesure et c’est le sujet même. Lisez « Le Divan Le Peletier », un rondel redoublé sur les cafés littéraires de son temps :

Ce fameux divan est un van
Où l’on vanne l’esprit moderne.
Plus absolutiste qu’Yvan,
Ce fameux divan est un van.

Divan, van, vanne, Yvan : quatre fois le même son en quatre vers, et le sens qui tient debout. Les Odes funambulesques de 1857 — la même année que Les Fleurs du mal, chez le même éditeur — sont un livre entier de ce régime : Paris, ses journalistes, ses cabotins, ses restaurants, traités en rimes de cirque. Le mot funambule dit exactement l’entreprise. C’est de la haute voltige, avec le vide dessous.

Et sous le trapèze

Le vide, il en parle aussi, mais jamais longtemps. Son art poétique n’est pas une profession de foi, c’est une consigne d’atelier adressée à un sculpteur : cherche un marbre sans défaut, ne raconte rien dessus, et laisse la forme faire le travail.

Sculpteur, cherche avec soin, en attendant l’extase,
Un marbre sans défaut pour en faire un beau vase ;
Cherche longtemps sa forme et n’y retrace pas
D’amours mystérieux ni de divins combats.

Et puis il y a « À la Font-Georges », qui n’a rien d’acrobatique du tout. Il y revient sur la maison de son enfance dans l’Allier, la vigne tordue, la source froide, les rouges-gorges — et le vers se met à boiter exprès, court, presque enfantin, comme si la virtuosité s’effaçait devant ce qui compte. C’est peut-être son plus beau poème, et c’est le seul où il ne fait pas le malin.

Il est mort en 1891, à la veille de ses soixante-huit ans, immensément respecté et déjà en train de disparaître. Il avait prévenu son lecteur, dans la dernière ballade de son dernier recueil joyeux : il ne demandait rien qu’un verre vidé et une page de plus.

Choix de textes

  • Ballade de Banville aux Enfants perdus — « Je le sais bien que Cythère est en deuil ! » Il le sait, et il embarque quand même.
  • À la Font-Georges — La maison d’enfance dans l’Allier. Le seul poème où il ne fait pas le malin.
  • Sculpteur, cherche avec soin — Son art poétique, donné comme une consigne d’atelier à un tailleur de marbre.
  • Les Cariatides — Le poème-titre de son premier livre, écrit à dix-neuf ans. Des femmes qui portent un temple sans courber la tête.
  • Le Divan Le Peletier — Divan, van, vanne, Yvan. Quatre fois le même son, et le sens qui tient debout.
  • Le Flan dans l’Odéon — Les gens de lettres envoyés manger du flan. Toute la drôlerie des Odes funambulesques.
  • Cléopâtre — Un dieu de jaspe à tête de taureau se penche sur une dormeuse. Le Parnasse à son sommet.
  • Printemps d’Avril — Hirondelle, sylphe, fées coiffées de volubilis. Il ose la grâce sans une once d’ironie.
  • Toute cette nuit nous avons — Une nuit passée à relire Shakespeare, et une voisine à sa fenêtre qui gagne à la fin.
  • Ballade au lecteur, pour finir — Il congédie son lecteur en lui demandant de vider son verre. Trente-six ballades, et bonsoir.

Pour le lire

Odes funambulesques (1857) — parues l’année des Fleurs du mal et chez le même éditeur, dans une réédition de l’originale.

Petit traité de poésie française (1872) — le manuel qui a rendu à la langue ses formes fixes. On y apprend encore à rimer.

Les Cariatides (1842) · Les Stalactites (1846) · Les Exilés (1867) · Trente-six ballades joyeuses (1873) · Rondels (1875) — sans édition courante à ce jour.

Guillain Méjane

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