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André Chénier — Celui qui avait quelque chose là

André Chénier — Celui qui avait quelque chose là

1762 — 1794

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Anime la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Comme un dernier rayon

Ces vers ont été écrits en prison, sur des bouts de papier glissés dans le linge sale qu’on renvoyait laver à la maison. C’est ainsi qu’ils nous sont parvenus. Leur auteur a été guillotiné le 25 juillet 1794, deux jours avant la chute de Robespierre.

Deux jours. Toute sa légende tient dans cet écart, et c’est dommage, parce qu’elle empêche de le lire.

Un Grec né à Constantinople

Il naît en 1762 à Constantinople, d’un père consul de France et d’une mère grecque. On l’élève en France, mais il gardera toute sa vie la conviction d’appartenir à un autre monde — celui des idylles, des alcyons, des jeunes filles noyées en mer, des flûtes sur la colline.

Au milieu du XVIIIe siècle finissant, alors que la poésie française n’est plus qu’un exercice de salon, il écrit des Bucoliques qui semblent traduites du grec sans l’être. « La jeune Tarentine » raconte en trente vers la noyade d’une fiancée que le vaisseau conduisait à ses noces, et l’on n’a jamais fait plus pur dans la langue :

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !

Des vers antiques sur des pensers nouveaux

Il n’était pourtant pas un passéiste. Sa formule, tirée de L’Invention, a servi de mot d’ordre à tout le siècle suivant : sur des pensers nouveaux, faire des vers antiques. Non pas imiter les Grecs, mais leur emprunter l’outil pour dire ce qu’ils ne pouvaient pas savoir. Il projetait un grand poème scientifique, Hermès, sur l’univers et l’origine des sociétés. Il ne l’a pas fini.

Car il y a l’autre Chénier, celui que l’école oublie : l’homme politique. Il salue la Révolution, écrit dans les journaux, célèbre le Jeu de Paume — puis, quand vient la Terreur, il s’y oppose en face, publiquement, et rédige des textes pour la défense du roi. Son propre frère, Marie-Joseph, est député à la Convention. On mesure mal ce que cela veut dire d’être arrêté quand son frère siège.

Saint-Lazare

Arrêté à Passy en mars 1794, il passe quatre mois à la prison Saint-Lazare. C’est là qu’il écrit ce qu’il a fait de plus fort : les Iambes, une colère en vers alternés, et « La jeune captive », inspirée par une codétenue, Aimée de Coigny.

Ce dernier poème est une merveille de contradiction. Il est écrit par un condamné, du point de vue d’une jeune femme qui refuse de mourir, et il ne contient pas une ligne de désespoir :

Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,
Je ne veux point mourir encore.

Elle a survécu. Lui non.

Vingt-cinq ans après

On rapporte qu’il monta à l’échafaud en se frappant le front et en disant qu’il avait pourtant quelque chose là. L’anecdote est peut-être trop belle pour être vraie ; elle est en tout cas exacte.

Il n’avait presque rien publié. Ses manuscrits dorment vingt-cinq ans, puis Henri de Latouche en tire un volume en 1819. Le choc est considérable : la génération de Hugo découvre un contemporain de Louis XVI qui écrit comme eux voudraient écrire. Chénier devient rétroactivement le premier des romantiques, sans l’avoir su ni voulu.

C’est le seul poète français dont l’œuvre soit arrivée après la mort de ceux qui auraient pu l’envier.

Choix de textes

  • Comme un dernier rayon — Son dernier poème, écrit à Saint-Lazare sur du papier passé dans le linge sale.
  • La jeune captive — Un condamné prête sa voix à une jeune femme qui refuse de mourir. Elle a survécu, lui non.
  • La jeune Tarentine — Une fiancée noyée en route vers ses noces. Trente vers, et rien d’aussi pur dans la langue.
  • Néère — Une mourante parle comme un cygne, « les yeux remplis de langueur et de mort ».
  • L’invention — Son art poétique : emprunter l’outil des Grecs pour dire ce qu’ils ne pouvaient pas savoir.
  • Ïambes — La colère de la prison, en vers longs et courts alternés. Rien de plus violent chez lui.
  • Hermès — Le grand poème de l’univers et des sociétés, resté à l’état de fragments.
  • Le Jeu de Paume — Le Chénier révolutionnaire, celui qu’on n’enseigne jamais.
  • À Versailles — Les marbres, les portiques, et « un peu de calme et d’oubli » qui coule dans la pensée.
  • L’Oaristys — Un dialogue amoureux d’après Théocrite. La Grèce sans une once d’archéologie.

Pour le lire

Poésies (Poésie/Gallimard) — les Bucoliques, les Élégies et les Iambes en un volume.

Œuvres poétiques, édition Buisson et Guitton — l’édition savante, qui a redaté et réordonné les fragments.

Il n’a presque rien publié de son vivant. Le premier recueil est posthume : Henri de Latouche, en 1819, vingt-cinq ans après sa mort.

Guillain Méjane

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