
Ïambes – André Chénier
I
HYMNE
SUR L’ENTRÉE TRIOMPHALE
DES SUISSES RÉVOLTÉS ET AMNISTIÉS DU RÉGIMENT
DE CHATEAUVIEUX
Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles;
Rends-nous ces guerriers illustrés
Par le sang de Désille et par les funérailles
De tant de Français massacrés.
Jamais rien de si grand n’embellit ton entrée; 5
Ni quand l’ombre de Mirabeau
S’achemina jadis vers la voûte sacrée
Où la gloire donne un tombeau;
Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
Rentrèrent aux murs de Paris, 10
Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie
Prosternés devant ses écrits.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,
Et ce beau jour luira bientôt:
C’est quand tu conduiras Jourdan à notre armée, 15
Et Lafayette à l’échafaud.
Quelle rage à Coblentz! quel deuil pour tous ces princes,
Qui, partout diffamant nos lois,
Excitent contre nous et contre nos provinces
Et les esclaves et les rois! 20
Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.
Que leur front doit être abattu!
Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie
Pour les amis de la vertu,
Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore 25
Et qui savez baisser les yeux,
De voir des échevins que la Râpée honore
Asseoir sur un char radieux
Ces héros que jadis sur les bancs des galères
Assit un arrêt outrageant, 30
Et qui n’out égorgé que très peu de nos frères
Et volé que très peu d’argent!
Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphées?
Si sur la tombe des Persans
Jadis Pindare, Eschyle, ont dressé des trophées, 35
Il faut de plus nobles accents.
Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,
Vont s’élever sur nos autels.
Beaux-arts, qui faites vivre et la toile et la pierre,
Hâtez-vous, rendez immortels 40
Le grand Collot d’Herbois, ses clients helvétiques,
Ce front que donne à des héros
La vertu, la taverne et le secours des piques.
Peuplez le ciel d’astres nouveaux,
O vous, enfants d’Eudoxe et d’Hipparque et d’Euclide, 45
C’est par vous que les blonds cheveux
Qui tombèrent du front d’une reine timide
Sont tressés en célestes feux;
Par vous l’heureux vaisseau des premiers Argonautes
Flotte encor dans l’azur des airs. 50
Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,
Comme eux dominateurs des mers.
Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles,
Et que le nocher aux abois
Invoque en leur galère, ornement des étoiles, 55
Les Suisses de Collot d’Herbois.
(Journal de Paris, 15 avril 1792.)
II
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort,
Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie
Ne s’informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, 5
Les vierges aux belles couleurs
Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s’il est tendre.
Dans cet abîme enseveli 10
J’ai le même destin. Je m’y devais attendre.
Accoutumons-nous à l’oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi,
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, 15
Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
Un mot à travers ces barreaux
Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;
De l’or peut-être à mes bourreaux… 20
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis; vivez contents.
En dépit de—-soyez lents à me suivre.
Peut-être en de plus heureux temps
J’ai moi-même, à l’aspect des pleurs de l’infortune, 25
Détourné mes regards distraits;
A mon tour, aujourd’hui; mon malheur importune:
Vivez, amis, vivez en paix.
Saint-Lazare.
III
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour;
Peut-être avant que l’heure en cercle promenée 5
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.
Avant que de ses deux moitiés 10
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d’infâmes soldats,
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, 15
Où seul, dans la foule à grands pas
J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,
Du juste trop faibles soutiens,
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime;
Et chargeant mes bras de liens, 20
Me traîner, amassant en foule à mon passage
Mes tristes compagnons reclus,
Qui me connaissaient tous avant l’affreux message,
Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste, 25
De mâle constance et d’honneur
Quels exemples sacrés doux à l’âme du juste,
Pour lui quelle ombre de bonheur,
Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d’une noble pitié, 30
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d’amitié,
Font digne de regrets l’habitacle des hommes?
La peur blême et louche est leur Dieu,
La bassesse, la honte. Ah! lâches que nous sommes! 35
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!…
Ainsi donc, mon coeur abattu
Cède au poids de ses maux!–Non, non, puisse-je vivre!
Ma vie importe à la vertu. 40
Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage,
Dans les cachots, près du cercueil,
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillant d’un généreux orgueil.
S’il est écrit aux cieux que jamais une épée 45
N’étincellera dans mes mains,
Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets 50
Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,
Et si les infâmes progrès,
Si la risée atroce, ou plus atroce injure,
L’encens de hideux scélérats,
Ont pénétré vos coeurs d’une large blessure, 55
Sauvez-moi. Conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois! 60
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
Égorgée! ô mon cher trésor,
O ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie!
Par vous seuls je respire encor:
Comme la poix brûlante agitée en ses veines 65
Ressuscite un flambeau mourant.
Je souffre; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,
D’espérance un vaste torrent
Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
L’invisible dent du chagrin, 70
Mes amis opprimés, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d’airain,
Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
L’opprobre de subir sa loi,
Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine 75
Dirigé mon poignard. Mais quoi!
Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire
Sur tant de justes massacrés!
Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire!
Pour que des brigands abhorrés 80
Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance!
Pour descendre jusqu’aux enfers
Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance
Déjà levé sur ces pervers!
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice! 85
Allons, étouffe tes clameurs;
Souffre, ô coeur gros de haine, affamé de justice.
Toi, vertu, pleure si je meurs.
Saint-Lazare.
FIN
NOTES
[Footnote 50: N.B.–In the notes the student is occasionally referred to
the following works:–
AYER (C.). Grammaire comparée de la Langue française, quatrième
édition, Paris, G. Fischbacher, 1885.
DARMESTETER (A.). Cours de grammaire historique de la Langue
française, ive partie: Syntaxe, pub. par les soins de M. Léopold
Sudre, 2e édition, Paris, Delagrave, n.d.
HAASE (A.). Syntaxe française du XVIIe siècle, traduite par M. Obéit,
Paris, Alph. Picard, 1898.
MEYER-LÜBKE (W.). Grammaire des Langues romanes, traduction française
par A. Doutrepont et G. Doutrepont, t. iii: Syntaxe, Paris, H. Welter,
1900.]























