
Plainte à la belle banquière – Tristan L’Hermite

PHILIS, vous auez eu tort
D’auoir rebuté si fort
Mes vœux & mes sacrifices ;
Vous aurez des entretiens,
Et receurez des seruices
Qui ne vaudront pas les miens.
Ie deuois sans vous aimer,
Vous voir ainsi qu’vne Mer
Fatale à beaucoup de Barques ;
Et d’vn iugement plus meur
Obseruer toutes les marques
Du reflux de vostre humeur.
I’aurois preueu le danger
Que l’on trouue à s’engager
Auec vn esprit volage,
Et cogneu facilement
Les signes de mon naufrage,
Auant mon embarquement.
Mais soudain que ie vous vy
Mon cœur se sentit rauy ;
Cette ardeur fut trop soudaine :
Vostre derniere action
Me fait bien porter la peine
De ceste indiscretion.
Mon humeur a des apas
Qui ne vous déplûrent pas
Dés la premiere visite :
Mais vn fatal entretien
En vous loüant mon merite,
Vous aprit mon peu de bien.
Ce mot glaça vos esprits ;
C’est de là que vos mespris
Ont leur veritable source :
Außi vous trompiez vous fort
Si vous croyez que ma bource
Fust la bource de Mommort.
Ô sentiment criminel !
Bien qu’vn pouuoir paternel
Vous oblige de le prendre.
Quoy, cét auare auiourd’huy
N’acceptera pas vn gendre
S’il n’est riche comme luy ?
Peut-il tenir precieux
Vn metal pernicieux
Qui maintient par tout la guerre ;
Et cherir si tendrement
De lourdes pieces de terre
Qui n’ont point de sentiment ?
Pour augmenter ses tresors
Il perd son ame & son corps,
Se consumant de tristesses.
Vn homme de iugement
Peut auec moins de richesses,
Viure plus heureusement.
Encore qu’à bien compter
Ie ne puisse me vanter
Que de mille francs de rente :
Ie me treuue plus content
Qu’vn Auare qui se vante
De plus de vingt fois autant.
Mes desirs sont limitez,
Ie n’ay point les vanitez
D’aler ny suiuy, ni braue :
Nul soin ne me va chargeant,
Et ie ne me rends esclaue
Des hommes, ny de l’argent.
Abhorrant l’émotion
Et la sale passion
Des Ames interessées,
Ie laisse courir mes sens
Et promener mes pensées
Sur des obiets innocens.
Le bien de sentir des fleurs
De qui l’ame & les couleurs
Charment mes esprits malades ;
Et l’eau qui d’vn haut rocher
Se va jettant par cascades
Sont mon tresor le plus cher.
Le doux concert des oyseaux,
Le mouuant christal des eaux,
Vn bois, des prez agreables ;
Echo qui se plaint d’Amour,
Sont des matieres capables
De m’arrester tout vn iour.
C’est en voyant ces obiets,
Que sur de dignes sujets
Ie vay résvant à mon aise ;
Et que mes soins diligens
Cherchent vn vers qui me plaise,
Et plaise aux honnestes gens.
Mais vous ne m’escoutez pas,
Ces discours sont sans apas
S’ils ne suiuent d’autres offres :
Ils seroient considerez
Si i’auois tout plein mes coffres
Des Dieux que vous adorez.
Texte : Wikisource · domaine public · lien affilié






















