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La vie des cafés – Fernando Pessoa

La vie des cafés – Fernando Pessoa

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La vie des cafés

Ces gens-là s’asseoient face à une glace chaque fois qu’ils le peuvent. Ils causent avec nous mais se font amoureusement de l’œil à eux-mêmes. Parfois, comme il est bien normal pour des amoureux, ils en oublient la conversation. Ils m’ont toujours trouvé sympathique, parce que mon aversion, à l’âge adulte, pour mon aspect physique m’a toujours poussé, en présence d’un miroir, à lui tourner résolument le dos. Ainsi (et ils le reconnaissaient instinctivement par leur gentillesse envers moi), j’étais le brave garçon qui, tout oreilles, laissait le champ libre à leur vanité et leur abandonnait la tribune.

Dans l’ensemble, ils n’étaient pas méchants ; pris un par un, il y avait du meilleur et du pire. Ils avaient des générosités et des élans de tendresse que n’aurait jamais soupçonnés un esprit amateur de moyennes, comme des bassesses et des infamies difficiles à concevoir pour tout être humain normal. Des radins, des envieux et des songe-creux — c’est à quoi se réduisait tout ce beau monde, et c’est également à quoi se réduit ce qui a pu filtrer de ce milieu dans l’œuvre des hommes de valeur qui sont allés parfois s’égarer dans ces lieux de marasme (voyez, dans l’œuvre de Fialho de Almeida, l’envie flagrante, la grossièreté sordide, un manque d’élégance écœurant…).

Quelques-uns sont drôles, d’autres ne savent être que drôles, d’autres enfin sont inexistants. Être drôle, dans un café, consiste à lancer soit des plaisanteries sur les absents, soit des insolences à l’adresse de ceux qui sont présents. Ce genre d’esprit est généralement qualifié de simple grossièreté. Rien ne révèle mieux l’indigence mentale que de ne savoir faire de l’esprit qu’aux dépens des autres.

Je suis venu, j’ai vu, et contrairement à ces gens-là, j’ai vaincu. Car toute ma victoire a consisté à voir. J’ai su reconnaître la similitude de tous ces conglomérats de nature inférieure, et j’ai trouvé ici, dans cette maison où j’occupe une chambre louée au mois, la même âme sordide que m’avaient déjà révélée les cafés, à une exception près — grâces en soient rendues à tous les dieux — : l’idée de réussir à Paris. La propriétaire de cette maison se risque parfois, dans ses moments les plus chimériques, à rêver des « Nouveaux Quartiers » de Lisbonne, mais elle échappe au snobisme de l’étranger, et m’attendrit.

De ce passage par le tombeau de la volonté, je garde le souvenir d’un ennui écœuré, et de quelques mots d’esprit.

Le jour où on les porte en terre, on dirait que sur le chemin du cimetière, le passé a déjà été oublié au fond du café : comme il est silencieux maintenant.

… et la postérité les ignorera à tout jamais, cachés désormais à ses yeux sous la masse noire des étendards gagnés au fil de leurs verbeuses victoires.