
Une saison en enfer – Arthur Rimbaud

1873
* * *
Cette saison, la piscine des cinq galeries était un point d’ennui. Il
semblait que ce fût un sinistre lavoir, toujours accablé de la pluie et
noir; et les mendiants s’agitant sur les marches intérieures blémies
par ces lueurs d’orages précurseurs des éclairs d’enfer, tu plaisantais
sur leurs yeux bleus aveugles, sur les linges blancs ou bleus dont
s’entouraient leurs moignons. Ô buanderie militaire, ô bain populaire!
L’eau était toujours noire, et nul infirme n’y tombait même en songe.
C’est là que Jésus fit la première action grave; avec les infâmes
infirmes. Il y avait un jour, de février, mars ou avril, où le soleil
de deux heures après midi laissait s’étaler une grande faulx de lumière
sur l’eau ensevelie; et comme, là-bas, loin derrière les infirmes,
j’aurais pu voir tout ce que ce rayon seul éveillait de bourgeons et de
cristaux et de vers, dans ce lavoir, pareil à un ange blanc couché sur
le côté, tous les reflets infiniment pâles remuaient.
L’eau de Mort. Tous les péchés, fils légers et tenaces du démon, qui
pour les cœurs un peu sensibles rendaient ces hommes plus effrayants
que des monstres, voulaient se jeter à cette eau. Les infirmes
descendaient, ne raillant plus; mais avec envie.
Les premiers entrés sortaient guéris, disait-on. Non. Les péchés les
rejetaient sur les marches, et les forçaient de chercher d’autres
postes: car leur démon ne peut rester qu’aux lieux où l’aumône est sûre.
Jésus entra aussitôt après l’heure de midi. Personne ne lavait ni ne
descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les
dernières feuilles des vignes. Le divin Maître se tenait contre une
colonne; il regardait les fils du Péché: le démon tirait sa langue en
leur langue, et riait.
Le Paralytique se leva, qui était couché sur le flanc. Et ce fut d’un
pas singulièrement assuré qu’ils le virent franchir la galerie et
disparaître dans la ville, les Damnés.























