
Le Saint-Laurent – William Chapman

Salut, ô fier géant, ô fleuve romantique,
Qui, courant t’abîmer au sein de l’Atlantique,
Reflète dans tes eaux le ciel du Canada,
Le ciel de mon pays enivré d’espérance,
Et qu’aux noms tout-puissants du Christ et de la France,
L’immortel Cartier aborda !
Je t’aime, mon beau fleuve, avec tes grands rivages,
Tes montagnes d’azur et tes forêts sauvages
Dont les dômes hardis semblent percer les cieux,
Avec tes frais vallons, tes riantes presqu’îles,
Tes anses, tes rochers, tes pittoresques îles,
Avec tes hâvres spacieux.
Je t’aime, avec tes prés, tes campagnes fleuries,
Tes villes, tes bosquets et tes blondes prairies
Déroulant à tes pieds leurs manteaux d’apparat ;
Avec tous les joyaux de ta grande nature
Englobant ton miroir dans sa riche ceinture,
De ton golfe au Niagara.
Je t’aime, lorsque Mai vient éployer son aile,
Étaler à mes yeux sa robe solennelle,
Ramener les oiseaux sous les bois enchantés ;
Quand le souffle attiédi des brises odorantes
Dentelle le cristal de tes vagues errantes
Dont la voix dit mille andantes.
Ton nom, mon Saint-Laurent, c’est une mélodie
Comme celle du vent chantant sa rapsodie
Dans les mouvants arceaux de tes grandes forêts,
Comme celle du luth qu’un souffle d’air caresse,
Des maestros ailés dont le chant plein d’ivresse
Flotte la puit sur les guérêts !
Ton nom à mon oreille est plus doux et plus tendre
Que les soupirs qu’on croit parfois le soir entendre
Parmi les nénuphars, les joncs et les roseaux,
Que le doux gazouillis de l’enfant qui bégaie,
Que le clapotement de la frêle pagaie
Qui fend en cadence tes eaux !
Souvent, lorsque la nuit déroule son écharpe,
Quand ton flot qui s’endort en caressant sa harpe
Fait entendre à tes bords un chant plein de saveur,
Quand la brise du soir chante son épopée,
Sur quelque étrange roc de ta plage estompée,
Je viens m’asseoir seul et rêveur.
Là, le front dans ma main, la paupière baissée,
Je laisse errer sans frein le vol de ma pensée…
Alors je crois ouïr une voix dans tes flots
Chanter comme un luth d’or à mon âme attendrie
La gloire et les malheurs de ma douce patrie,
Chanter les noms de nos héros !
Parfois mon œil trompé croit voir dans la pénombre
De Wolfe défiler les bataillons sans nombre
Qui déroulent au vent leurs glorieux drapeaux ;
Tantôt je vois Montcalm, dirigeant la bataille,
Tomber au champ d’honneur, criblé par la mitraille,
Comme Roland à Roncevaux.
Parfois j’entends là-bas, au plateau Ste. Foye,
Les clameurs du canon qui laboure et qui broie
Les rangs des régiments, d’une grêle d’obus ;
Tantôt je vois Lévis, au sein de la mêlée,
Sur son coursier de feu, la face échevelée,
Poursuivre les Anglais vaincus.
Tantôt ce sont Raymond, de Beaujeu, d’Iberville,
Bourlamarque, Daulac, de Léry, Jumonville,
Qui passent sous mes yeux, en ébranlant les airs ;
Puis ce sont Lorimier, Chénier, les patriotes,
Que je vois s’avancer au devant des despotes,
Le front ceint d’un bandeau d’éclairs.
Qui, mon fleuve, ton flot est bouillant d’éloquence :
À mon âme sans cesse il parle de la France
Et des hauts-faits qui font son immortalité !…
Roule donc libre et fier, en fécondant ta plage,
Et réfléchis toujours la grandiose image
Du drapeau de la liberté !























