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Sully Prudhomme — Le premier prix Nobel, et le plus moqué

Sully Prudhomme — Le premier prix Nobel, et le plus moqué

1839 — 1907

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine :
Aucun bruit ne l’a révélé.

Le vase brisé

En 1901, le tout premier prix Nobel de littérature lui est décerné. Tolstoï était candidat, Zola aussi, Ibsen également. Le monde des lettres a crié au scandale et ne s’en est jamais remis — ni lui.

Depuis, son nom sert d’exemple : la preuve que les jurys se trompent. C’est commode, et c’est une façon de ne pas le lire.

Un ingénieur en poésie

Formé aux sciences, un temps employé au Creusot, il vient à la poésie avec un esprit de géomètre : il veut que le vers soit exact, que l’idée s’y loge sans bavure, que rien ne soit laissé au vague. C’est le projet du Parnasse, poussé du côté de la philosophie plutôt que de l’archéologie.

Ses grands poèmes — La Justice, Le Bonheur — sont des traités en vers. On ne les lit plus, et il faut avouer qu’ils sont longs.

Le vase

Reste « Le vase brisé », qui est probablement le poème français le plus parodié après « Le Corbeau et le Renard ». Un éventail effleure un vase de cristal ; rien ne se voit ; la fêlure progresse jour après jour jusqu’à ce que la fleur meure. Et le dernier quatrain applique la chose à un cœur.

On a beaucoup ri de cette comparaison. On a tort : le poème ne dit pas que le cœur est fragile — il dit que le dommage est invisible, silencieux, et déjà fait. « N’y touchez pas, il est brisé. » Peu de vers ont mieux décrit ce qui arrive vraiment dans une rupture.

Ce qu’il a fait de son prix

Il a versé l’argent du Nobel à la création d’un prix pour les jeunes poètes, ce dont personne ne parle jamais. Il est mort en 1907, très malade, à Châtenay.

Il y a chez lui une justesse froide qui mérite mieux que sa réputation, et le corpus réuni ici permet de la vérifier autrement que sur le vase.

Choix de textes

  • Le vase brisé — Le dommage invisible, silencieux, déjà fait. « N’y touchez pas, il est brisé. »
  • Les Rideaux — Un objet domestique tenu jusqu’à ce qu’il devienne une idée.
  • Le Grelot — Le son minuscule, pris comme un sujet entier.
  • Dans l’Éternité — Le poète philosophe à l’ouvrage, sans la longueur des grands traités.
  • Lecture à deux — Deux personnes, un livre, et tout ce qui se passe autour.
  • Veille — L’insomnie observée avec une exactitude d’ingénieur.
  • L’Amérique — Le monde neuf vu de 1870. Document autant que poème.
  • À Sa Majesté Oscar II — Au roi de Suède — écrit bien avant qu’un jury suédois ne le couronne.

Pour le lire

Stances et Poèmes (1865) — le premier livre, où se trouve « Le vase brisé ».

Les Solitudes (1869) · La Justice (1878) · Le Bonheur (1888) — les grands poèmes philosophiques.

Premier prix Nobel de littérature (1901). Il en a versé le montant à un prix pour jeunes poètes.

Guillain Méjane

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