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Un texte démodé – Frédéric Beigbeder

Un texte démodé – Frédéric Beigbeder

New York, at last. Il était temps de quitter la lenteur facile des nuits européennes, leur luxe simpliste. D’agir sans réfléchir, de commettre l’indispensable acte gratuit, le coup de tête obligatoire qui se justifierait par sa complète inutilité. Bordel, quel délice que d’improviser ! Une soirée, comme une vie, n’est réussie que si elle a mal commencé.

Partir : voilà un mot trop rarement appliqué. On ne doit plus rêver les mots, il faut les vivre. Brilliant contemple les buildings hystériques de la capitale du monde à travers les vitres huileuses de son taxi. L’idée de quitter Paris lui est venue alors qu’il conversait distraitement avec Martha, une petite Américaine joufflue mais très riche. C’est elle qui l’a abordé au bord du vide, sur la terrasse d’un appartement avec vue, pour lui narrer en un long monologue sa vie immobile. Plutôt que de s’évanouir d’ennui, Brilliant a préféré s’enfuir, quitter la ville au milieu d’une phrase prononcée trop lentement, et se saouler dans l’avion.

Cette histoire débute vers cinq heures et demie du matin, mais son héros serait bien incapable de lire l’heure à ce moment-là. Fier de son état lamentable, Brilliant rampe debout. Dans le marécage d’un bar glauque de l’avenue B, il est bien le seul personnage en smoking au beau mi- lieu du mois d’août. L’écharpe détonne déjà moins, fripée comme lui d’avoir si peu dormi. Il plaît à Brilliant de savoir qu’il porte les mêmes habits que huit heures plus tôt de l’autre côté de l’Atlantique.

La pleine lune s’est plantée sur l’aiguille du Chrysler illuminé. Brilliant, qui n’a plus de papier à rouler, est condamné à palper pensivement son herbe impuissante. Les poubelles débordent sur le trottoir, et le Noir qui dort pieds nus sur la tiède grille du métro pratique la poli- tique de la main tendue. Brilliant ne vomira pas ce matin. Il restera conscient, il lui suffira de ne plus mélanger les alcools. Après tout, on peut combattre la réalité de bien d’autres manières qu’en sombrant chaque nuit dans le coma… Des manières plus dangereuses, s’entend. Mais l’état d’oubli recherché reste toujours similaire : le temps s’arrête, le devenir laisse place au présent perpétuel. On se fout des notions de lieu, de moment — fait-il déjà jour ? qui sont ces gens ? où est le gin ? pourquoi ce disque ? Tout devient flou et, l’œil vitreux, on peut traverser des foules d’un pas onirique, errer parmi les ruelles borgnes, entre cafards et clochards, et s’endormir en souriant, la tête dans le caniveau, ou bien allongé sur une femme nue qu’on n’a pas pu pénétrer.

De toute façon l’élégance fin de siècle, pour Brilliant, n’est pas quelque chose que l’on peut calculer. Son dandysme, comme l’argent et les vices, est inné — une seconde peau. Aujourd’hui il est un artiste tourmenté ou un cyberpunk enrichi par la technologie. Mais demain… Redeviendra-t-il un fils à papa blasé, comme son goût pour les chapeaux, les boucles d’oreille et les révolutions marxistes semblerait l’indiquer ?

Il serait pourtant si facile de dormir. Mais Brilliant a avalé une gélule qui fait disparaître le sommeil. Il est parti sans lécher la jolie serveuse. Sous ses pas, le trottoir mouillé brille comme un gouffre d’où jaillissent des milliers d’étoiles filantes. Il hésite avant de ne pas se jeter sous l’énorme camion jaune. S’il ne le fait pas, c’est uniquement parce qu’il préfère être broyé de l’intérieur. Il pleut des cordes brumeuses (la lumière chinoise est glissante et floue, tandis que les fenêtres des blanchisseries vomissent une fumée blanche). Comme il a envie de marcher un peu, Brilliant n’a pas besoin de trop se plaquer les cheveux en arrière : l’eau brûlante s’en chargera. Et tant mieux si le maquillage coule, car un visage pâle ne suffit plus pour être un vrai fantôme.

Une seule chose préoccupe Brilliant, alors que le jour se lève au travers des escaliers rouillés : ne pas redescendre avant le petit déjeuner. Sa vie n’a jamais été qu’une suite d’hésitations. Et ce soir encore : faudra-t-il se forcer à éclater de rire, imaginer qu’il existe une mondanité internationale au restaurant Balthazar, se rouler dans la dangereuse fange du SM club Hellfire, sniffer dans les chiottes du Spy ou sodomiser une fausse duchesse à l’arrière de sa Silver Shadow, s’exposant ainsi aux pires courbatures ? Brilliant n’a au fond qu’un simple désir d’aventure qui se heurte à une époque exagérément rationnelle. Peut-on penser comme Baudelaire avec les mots de Bukowski ? Accroupi sur le sol métallique d’un loft de l’East Village, il contemple les sillons d’un vieux vinyle exotique en dégoisant des obscénités sur les disques compact.

Il fait nuit quand il se réveille. Sa décision est prise : il entretiendra sa gueule de bois au Chaos, histoire de faire croire aux autres qu’il vit toujours. On l’attend au tournant. Dit-on rouge à lèvres noir ou noir à lèvres ? Brilliant ne voit rien à travers ses lunettes de soleil sans soleil. Parfait : c’est être salué qui compte.

Il faut vivre à 800 à l’heure et mourir juste après, la cervelle étalée sur le capot comme du sperme. Vivre à 800 à l’heure, trop vite pour avoir le temps d’écouter la fin du tube de l’été. Etre une météorite jamais rassasiée et dont personne ne peut profiter. Surtout, s’attirer immédiatement tous les dangers les plus bêtes, en particulier quand le ciel est couvert. La décadence n’est pas seulement une quête de rédemption ; c’est surtout un mode de vie. Les taxis klaxonnent en vain, et si les néons de l’hôtel clignotent, c’est sans doute qu’ils sont défectueux.

Au Chaos il fait plus chaud qu’à l’extérieur, quel que soit l’étage. La danse est plus qu’une parole du corps : les rythmes s’amplifient, les crânes explosent, le son compte bien plus que la mélodie. Il n’y a jamais de répit, puisque le dé- lire des looks va avec celui des gestes. Brilliant ne se souvient plus s’il préfère les gros ou les petits seins.

Cessons de contempler nos vies se désagréger : détruisons plutôt l’existence des autres. La fille aux ongles et cheveux fluorescents a bu trop de vodka-tonic. Elle dort devant la vidéo hardcore. La vie ne doit s’écouler que dans l’instant. Peu importe le lendemain,  pourvu qu’il soit pire. Tout à l’heure, au milieu d’une insomnie opaque, Brilliant se lèvera pour dessiner une silhouette féminine à la peinture blanche sur la paroi noire. Il n’y aura pas d’air dans son appartement, encore moins dehors. Il faudra s’allonger à plat ventre sur la moquette. On aura des miettes sous les pieds.

Peut-on imaginer torture plus affreuse que d’être réveillé par la sonnerie d’un téléphone portable ? L’angoisse aidant, le sifflement strident est amplifié, devient marteau-piqueur, train qui freine, cri de douleur, crissement aigu qui transperce le silence lourd du vide matutinal. Il faut répondre, à défaut de mourir. Les pas trébuchent sur les bouteilles vides (de vieux alcools aux noms imprononçables), le front se heurte aux portes entrouvertes, le corps s’écroule sur l’acier froid et la main gauche dans une flaque poisseuse. L’escalier extérieur aux marches fatiguées reste moins casse-gueule, bien que sa rampe soit déboulonnée.

Aucun souvenir de la veille, aucun projet pour le soir. Pour le moment, il suffira d’écouter de la musique classique en se reflétant dans la télévision éteinte. Ou de fixer le plafond en pensant à des images pornographiques trop compliquées à retranscrire ici. Bon sang, que peut-on faire pour retrouver le mouvement ? Se retenir de gerber ne prouve rien. Attendre que le siècle s’achève. Il meurt de mort lente.

Brilliant s’est levé et esquisse un pas de danse. Il s’étire tandis que l’hélicoptère traverse son champ de vision (limité à la baie vitrée du living-room). Puis, vautré sur le sofa, il finit par répondre au téléphone. Pourquoi les araignées ne se prendraient-elles jamais dans leurs toiles ? Les nuages avancent trop vite et le soleil revient bientôt chauffer le goudron. Je suis toujours là, je continue de vivre. Le plaisir présente un avantage : contrairement au bonheur, il a le mérite d’exister. Oui, d’accord, je rentre à Paris, moi aussi je t’aime tu me manques pardon pardon pardon attends-moi je reviens.

Quelle heure peut-il bien être ? Les stores filtrent des plaques de poussière illuminée. Une passion violente, déraisonnée sur fond de piano. S’abîmer de manière irréversible le cœur, gâcher sa vie pour quelqu’un, et pleurer, vivement pleurer ! Plus besoin de cachets, ni de fouets, tu seras à la merci de ses yeux et de ses lèvres. En pensant à ses baisers et son parfum, tu auras de nouveau la respiration difficile.

Le mieux serait qu’au début elle ne veuille pas de toi. Comme tu souffrirais béatement, en te figurant que d’autres poseraient peut-être leur tête dans le creux de son épaule. Dans Paris éteint, tu regarderais les gens heureux en expirant des bouffées de tristesse. Avec de la chance, cette mélancolie te rendra timide et tu cesseras d’hésiter entre elle et la drogue : ton nouveau dilemme sera elle ou le suicide.

Aimer ou faire semblant d’aimer, où est la différence, du moment que l’on parvient à se tromper soi-même ?