Select Page

Le capitalisme c’est le déluge – Gilles Deleuze

Le capitalisme c’est le déluge – Gilles Deleuze

(Extrait de ses cours de Vincennes sur la Nature des flux, 14/12/1971)

Les auteurs de terreurs ont compris, à partir d’Edgar Poe, que ce n’est pas la mort qui était le modèle de la catatonie schizophrénique, mais le contraire, et le catatonique c’est celui qui fait de son corps un corps sans organes, c’est un corps décodé, et sur un tel corps, il y a une espèce d’annulation des organes. Sur ce corps décodé, les flux coulent dans des conditions telles qu’ils ne peuvent plus être décodés. Ce par quoi on redoute les flux décodés, le déluge, c’est que lorsque des flux coulent décodés, on ne peut plus opérer des prélèvements qui les coupent, pas plus qu’il y a de codes sur lesquels on puisse opérer des détachements de segments permettant de dominer, d’orienter, de diriger les flux. Et l’expérience de l’opéré sur un corps sans organes, c’est que, à la lettre, sur son corps coulent des flux non codables qui constituent la chose, l’innommable. Au moment même où il respire, c’est l’espèce de grande confusion des flux en un seul flux indivis qui n’est plus susceptible de prélèvements, on ne peut plus couper. Un long ruisseau non dominable où tous les flux qui sont normalement distingués par leurs codes, se réunissent en un seul et même flux indivis, coulant sur un seul et même corps non différentié, le corps sans organes. Et l’opéré fou, chaque bouffée de respiration qu’il prend, c’est en même temps de la bave, le flux d’air et de salive qui tendent à s’entremêler l’un l’autre, de telle manière qu’il n’y a plus de nuances. Bien plus, à chaque fois qu’il respire et qu’il bave, à la fois il y a une vague envie de défécation, une vague érection : c’est le corps sans organes qui fuit par tous les bouts. C’est triste, mais d’autre part, ça a des moments très joyeux, brouiller tous les codes, ça a ses grands moments, c’est pour ça que Beckett, c’est un auteur comique.

Là aussi, il faut dire, et puis, et puis, mais ça constitue le fou et sa place dans la société comme celui par où passent les flux décodés, et c’est pour ça qu’il est saisi comme le danger fondamental. Le fous ne décode pas au sens où il disposerait d’un secret dont les gens normaux auraient perdu le sens, il décode au sens que, dans son petit coin, il machine des petites machines qui font passer les flux et qui font sauter les codes sociaux. Le processus schizophrénique en tant que tel, dont le schizo n’est que la continuation schizophrénique, et bien le processus schizophrénique est le potentiel propre de la révolution par opposition aux investissements paranoïaques qui sont fondamentalement de type fasciste.