
Les papillons – Edmond Rostand

En Mai, quand les brises roucoulent,
Quand fleurissent toutes les fleurs,
Les papillons sont grands buveurs:
Les petits papillons se soûlent.
Souvent, au crépuscule gris,
A l’heure où le couchant se clore,
On en voit balocher encore:
C’est tout simplement qu’ils sont gris.
Le regard les suit et s’étonne
De les voir, dans le jour tombant,
S’en aller d’un vol titubant,
D’un vol qui zigzague et festonne.
Les pauvrets se sont attardés
A boire dans toutes les roses;
Pour chasser les ennuis moroses
Ils se sont un peu pochardés.
Au sortir de leur chrysalide
Faisant dehors leurs premiers pas,
Pour les parfums n’avaient-ils pas
Encor la tête assez solide?
Avaient-ils des chagrins d’amour,
Ces papillons? Voulaient-ils boire
Pour se consoler d’un déboire?
Mon Dieu, ça se voit chaque jour!
Ou par des amis en goguette
Se laissèrent-ils emmener
De fleur en fleur biberonner,
Comme de guinguette en guinguette?
Eux, les élégants papillons,
Si corrects près des marguerites,
Ils sont, en regagnant leurs gîtes,
Dépoudrés de leurs vermillons!
Et gris à rouler sous les roses,
Lorsqu’il leur faut rentrer chez eux,
Ils s’en reviennent deux par deux…
Et voilà qu’ils disent des choses!…
Ils se détaillent leurs amours,
Se vantent de leurs prétentaines,
Mettent de travers leurs antennes,
S’attendrissent, font des discours;
Eux, les doux frôleurs de corolles,
Les petits Platons de l’air pur,
Amis des lys et de l’azur,
Ils racontent des gaudrioles!
Quand les nectars et les rayons
Ont troublé leur âme sensible,
Il n’y a rien de plus terrible
Que l’ivresse des papillons!
Dons Juans récitant leurs listes,
Ils révèlent soudain aux fleurs
Quelles âmes d’écornifleurs
Ils cachaient, ces idéalistes!
Battant des ailes de pastel,
Chacun, avant la nuit, aspire
Un dernier lys avec sa spire,
Ainsi que l’on hume un cocktail!
Les roses ayant une essence
Qui grise mieux que le trois-six,
Ce qu’au buisson dit le Tircis
Est de la plus rare indécence.
Les Machaons sont déchaînés.
Et les hautaines Atalantes
Ne fuient qu’avec des ailes lentes
Qui semblent leur dire: «Venez!»
Le Mars, gai comme un soir de solde,
Dit au Tabac d’Espagne: «Ohé!»
Le Daphnis change de Chloé.
Le Tristan se trompe d’Ysolde.
A demain matin les pardons!
Il faudra qu’on s’y reconnaisse.
Mais, ce soir, plus d’une Vanesse
Pour les phlox trahit les chardons.
Un obscur papillon d’avoine
Tutoie un lilas de jardin.
Le papillon du chou, soudain,
Appelle: «Mon chou!» la pivoine.
Le désordre règne. Il n’y a
Plus de lois ni de protocoles.
L’Argus parle argot. «Tu me colles!»
Dit l’Argynne au pétunia.
Le Demi-Deuil n’est plus sévère.
Et: «Ma primevère n’est pas
Grande», dit le Sylvain tout bas,
«Mais je bois dans ma primevère!»
IV























