Les Héroïnes – Marie Krysinska
Comme l’or des missels enluminés,
Comme des diamants que dans l’ombre on devine,
Comme les astres au ciel essaimés
Brille le renom des Héroïnes.
Qu’elles aient surgi, vivantes, au sein des âges
Que la naïve légende les eût enfantées
Ou bien que l’âme d’un poète, à son image
Comme Dieu, les eût créées. —
Elles demeurent, également réelles,
Blanches idoles dressées
Sur les routes du passé,
Et le temps leur apporte des parures nouvelles.
Hélène — d’un pas alangui,
Erre aux jardins de Priam, parmi
Les marbres rosés ;
Comme Philomèle gémissant
Sur le sort des armées qui, sous les murs de Troie,
Heurtent leurs boucliers et répandent leur sang.
Cependant sa main distraite se noie
Dans ses beaux cheveux, y mêlant des roses.
Cléopâtre — aux orgueilleuses galères
Courbant sous leur poids précieux, les vagues fières.
Grande reine, courtisane sublime
Philtre subtil, fin joyau d’Orient,
Tombe de héros, harmonieux abîme,
Harpe amoureuse aux immortels accents !
Judith — bras élégants où sonnent les bracelets d’or,
Bras aux courbes voluptueuses — porteur
Du saint glaive vengeur.
Marie — pieux Vase d’humilité,
Que les Archanges viennent saluer.
Geneviève — armée du seul charme
De faiblesse et de bonté
Arrêtant Attila et ses peuples en armes…
Jeanne d’Arc — pur flambeau vainqueur !
Guerrière ingénue au grand cœur !
Et vous, de la pensée du grand Shakespeare nées :
Ophélie — aux yeux tristes par le flot vert portée !
C’est toi la chaste Mélancolie,
Que la brutale vie
A blessée.
Juliette — quinze ans fleuris d’amour, Juliette !
Nuit claire de printemps, chanson d’alouette,
Innocentes caresses, bruit de fête qui tombe
Au silence de la tombe.
Lady Macbeth — sanguinaire royauté
Souffle ardent qui dirige le fer épouvanté
D’un époux, vers le cœur de l’hôte endormi.
Spectre errant aux couloirs de farouches insomnies.
Marguerite de Gœthe — fleur blonde cueillie
Par la main brûlante d’un amour maudit.
Esméralda — frêle bijou bohème,
Au front doré, aux yeux de nuit.
Aux seins aigus de passion —
Sous votre amulette le grand Hugo a mis
Son âme nostalgique des lointains horizons.
Morella — âme amante qui renaît
Dans son enfant pour chastement bercer
Le regret du poète douloureux
Edgar Poë le prestigieux hanté.
Salammbô — vierge barbare et belle
Rouge étoile de Matho, douceur des guerriers sauvages,
Lumière planant d’une splendeur immortelle
Sur les décombres de Carthage.
Comme l’or des missels enluminés
Comme des diamants que dans l’ombre on devine,
Comme les astres au ciel essaimés
Brille le renom des Héroïnes.