
La première – Edmond Rostand

Or, c’est Dieu qui fit la première,
Qui façonna son corps si cher
Lui-même, dans de la lumière,
Et pétrit son exquise chair.
Il mit sur sa peau de l’aurore
Et du soir d’été dans ses yeux,
Puis il tissa pour elle encore
Le soleil en rayons soyeux.
De ses adroites mains divines
Le bon Dieu sculptait, il dorait.
Et déjà le souffle odorait
Entre les lèvres purpurines.
Déjà l’oeil charmant s’entr’ouvrait
Comme s’entr’ouvre une pervenche;
Et du talon fin à la hanche
La ligne onduleuse courait.
Pâle aux musiques de l’orchestre
Qu’apportaient les vents attiédis,
Émerveillant le paradis
Qui n’était alors que terrestre,
Ève s’épanouit, semblant
Sous les branches, nue et pudique,
Un tel chef-d’oeuvre doux et blanc
Que le lys murmura: «J’abdique!»
Dieu, riant dans sa barbe, dit:
«Tu feras le bonheur de l’homme.»
Or, c’est elle qui le perdit
En lui faisant croquer la pomme.
A qui serait-il donc prudent
D’offrir le coeur et la chaumière?
La première perdit Adam:
Et c’est Dieu qui fit la première!
XV
Oh! les yeux, les beaux yeux des femmes!
Que de choses nous y voyons!
C’est de la lumière des âmes
Que nous croyons faits leurs rayons.
Nous croyons lire en leurs prunelles
Des perversités, des candeurs;
Et nous mettons du rêve en elles,
Nous fiant à leurs profondeurs;
Mais le trouble des yeux, leur vague,
Et leurs calmes de soirs d’été,
Leurs bleus changeants comme la vague,
Leur douce et vivante clarté,
La lumière exquise filtrée
Entre les cils frangés,–tout ça
N’est rien qu’un peu d’humeur vitrée
Qu’un peu de soleil nuança.
Les yeux sont des petites flaques
Reflétant du ciel sans savoir;
Pas plus que s’ils étaient opaques
Les pensers ne peuvent s’y voir;
Et, tout simplement, quand se lève
Leur regard profond et câlin,
S’ils nous paraissent pleins de rêve,
C’est qu’ils ont un beau cristallin.
XVI























