
Béroalde de Verville — Chanoine, alchimiste, et auteur du livre le plus fou du siècle

1556 — 1626
Perdez, froissez, tuez ceste ame vagabonde,
Qui delaissant ce jour cherche vostre manoir,
O puissances d’embas si vous avez pouvoir,
Sur les captifs d’amour qui desdaignent ce monde ?
Perdez, froissez, tuez ceste ame vagabonde
Il appelle les puissances d’en bas — les enfers — et il leur demande de le détruire. Nous sommes vers 1590, dans un sonnet amoureux, et le ton est celui d’un homme qui ne plaisante pas.
Le même a écrit Le Moyen de parvenir, un banquet où trois cents personnages de tous les siècles se coupent la parole pour raconter des histoires obscènes. C’est l’un des livres les plus déroutants de la langue française, et personne n’a jamais su ce qu’il fallait en faire.
Tout faire, à Tours
Fils d’un médecin protestant, il se convertit au catholicisme et devient chanoine de Saint-Gatien de Tours. Cela ne l’empêche ni d’écrire des romans alchimiques, ni de traduire, ni de publier sur les mathématiques, la mécanique et la fabrication des instruments.
Il appartient à ce moment particulier où un homme pouvait encore être tout cela à la fois sans que personne y trouve à redire — la fin de la Renaissance, juste avant que les savoirs ne se séparent.
Les sonnets
Ce que le Vagabond réunit est son versant amoureux, dans la graphie de l’époque. C’est du pétrarquisme tardif, avec ses feux, ses glaces et ses yeux cruels — mais poussé jusqu’à une violence qui n’a plus rien de conventionnel.
« Mes yeux ne sont plus yeux, leur essence est changée », « De feu, d’horreur, de mort, de peine, de ruyne », « Si ma mort vous plaisoit par un sort favorable » : la métaphore galante y devient une physique du corps qui se défait.
Lisez à voix haute : la graphie ancienne s’efface au bout de trois vers, et il reste une langue d’une rapidité étonnante.
Choix de textes
- Perdez, froissez, tuez ceste ame vagabonde — Il appelle les enfers, dans un sonnet amoureux, et il ne plaisante pas.
- De feu, d’horreur, de mort, de peine, de ruyne — Cinq mots en enfilade, et le vers avance comme une avalanche.
- Mes yeux ne sont plus yeux, leur essence est changée — La métaphore galante devient une physique du corps qui se défait.
- Ha, que cet œil est beau, je meurs quand je l’admire — Le lieu commun pétrarquiste, pris au pied de la lettre.
- Si ma mort vous plaisoit par un sort favorable — L’offrande de soi, poussée jusqu’à l’absurde et tenue jusqu’au bout.
- Ce sont vos yeux cruels causes de mon dommage — Le vocabulaire du procès appliqué à l’amour. C’était neuf.
- J’avois juré, tes yeux, ingrate desdaigneuse — Le serment rompu — sujet éternel, traité au galop.
- Sot Democrit, si jamais en ton ame — Il insulte un philosophe grec. Le savant n’est jamais loin.
- Mes feux sont aussi doux que ma maistresse est belle — L’équilibre parfait d’un alexandrin de 1590.
- Las, je souspire en vain puis que sans esperance — Lisez-le à voix haute : la graphie ancienne s’efface en trois vers.
Pour le lire
Le Moyen de parvenir (vers 1616) — un banquet de trois cents personnages, et l’un des livres les plus déroutants de la langue française.
Les Aventures de Floride · Le Voyage des princes fortunés — les romans alchimiques.
Il a aussi publié sur les mathématiques, la mécanique et la fabrication des instruments.
Guillain Méjane























