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«Au poète charles grandmougin – Jean Aicard

«Au poète charles grandmougin – Jean Aicard

Voir page V, note 2.

Après avoir lu LE RÊVEUR, qu’il m’envoie inédit.

Dans les vers très bien faits qu’on me lit chaque jour,
Je ne le trouve plus, ce souffle qui soulève,
Ce mouvement du cœur qui s’élance à l’amour,
Ce rythme qui prend l’âme et la berce d’un rêve.

Et je me dis: Lequel, du poète ou de moi,
Lequel est donc si vieux qu’il en respire à peine,
Et qu’il n’ait plus l’élan ni le cri de la foi,
Et qu’il n’entende plus le sang frapper sa veine?

Ah! ce qui rend si beaux les beaux vers, l’art des vers,
C’est ce frémissement de poitrine oppressée,
Ce nombre aisé des mots qui semblent s’être offerts,
La respiration mêlée à la pensée.

Un de nous bien souvent a ce charme divin,
Le meilleur d’entre nous, notre Sully Prudhomme,
Et tu l’as dans ces vers,–et dans l’art tout est vain
Où nous n’avons pas fait passer un souffle d’homme!»

* * * * *

«L’art a horreur du convenu, du banal, du trivial, mais l’esprit de
notre époque ne s’accommode guère du chimérique. Préoccupée de la
seule réalité, la poésie se tue elle-même; envolée dans le rêve pur,
on ne saurait la suivre. Le problème est donc ainsi posé pour le poète
sincère, homme de son temps: il faut tâcher d’être vrai sans bassesse,
chercher le beau dans le réel, la noblesse dans la simplicité.–Rien
de plus ancien que cette formule, neuve en apparence parce que
beaucoup d’autres l’ont fait oublier.»

* * * * *

«Dans la nature, le laid n’est qu’un accident dont elle se délivre au
plus vite; rien n’est laid de ce qui demeure sous la belle lumière; la
dépouille des animaux morts est enlevée par les épurateurs; les
parties basses ne sont pas en évidence (os homini sublime…); les
entrailles sont cachées. Les Grecs louaient la cigale de ne point
laisser voir, même morte et ouverte, ses entrailles; on la peut louer
encore, morte, de ne point tomber en pourriture, mais en poussière. La
société cache ses égouts. L’utile et scientifique anatomie est un art,
ce n’est point l’Art, lequel, comme la Nature, fait la vie, même avec
la mort.

Si j’étale au soleil, au premier plan de mon tableau, les laideurs
cachées de la Nature, je n’agis pas d’après ses leçons, je ne suis pas
vraiment naturiste.»

* * * * *

«Entre les sujets vulgaires et les sujets populaires, il y a un
abîme. Il faut fuir le sujet vulgaire qui conviendrait à bien des
gens, aux médiocres, et chercher,–sans renoncer à de plus rares,–les
sujets populaires qui peuvent toucher tous les hommes.

Le Vulgaire n’est qu’une catégorie: ce n’est pas ce «Tout le monde»
qui a plus d’esprit que Voltaire et plus de cœur que d’esprit.»

* * * * *

«L’Art est libre.–Il n’y a pas de théorie qui l’enferme tout
entier,–qui puisse devenir la règle commune, qui soit toute la
Vérité. Il n’y a que des points de vue personnels; encore, pour être
justes, doivent-ils tenir compte des tendances diverses dont
l’ensemble met la variété et la grandeur dans l’Art. Je cherche une
face nouvelle; je n’oublie pas le TOUT.»

* * * * *

«Ne rien dire qui ne soit vrai, c’est une tendance nouvelle de notre
art, qui ajoute: Ne pas dire tout le vrai.»

* * * * *

«Dans l’œuvre qui montre le Réel, l’Idéal apparaissant toujours comme
le ciel au-dessus des rues ou à travers les bois, voilà mon
naturisme.»

* * * * *

«Il faut chercher des vers qui,–transmis par la voix,–outre
l’influence mystérieuse du rythme, aient encore sur les hommes tout
l’effet d’une parole venue spontanément et comme dans la vie.

En même temps, il faut fuir avec passion l’effet vulgaire, facile,
sorti du rapprochement forcé de certains mots, ou de leur sonorité
vide, ou du sens déterminé qu’y attachent les passions du moment.

Il faut poursuivre l’effet vivant-dramatique, non l’effet
oratoire-théâtral.

Peut-être le lecteur trouvera-t-il intéressant de savoir que l’un
des passages de Miette et Noré les mieux accueillis par les divers
auditoires du poète, est celui qui commence à Misé Toinon resta sur
place, et finit à… pleurèrent tout le jour (page 373).–N. de
l’Éd.

L’effet facile est indigne de l’art oratoire; à plus forte raison
l’est-il de l’art poétique qui ne doit pas flatter son auditoire pour
le persuader, mais le conquérir par sa magie propre.

Dire mes vers devant des auditoires nombreux a été une école pour
moi,–où j’ai définitivement appris l’amour du simple et du populaire.
J’y ai appris encore que la Parole, ce grand moyen vital de la
démocratie, peut donner à la poésie qu’on délaisse un souffle
d’existence renouvelée.»

* * * * *

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le peuple parle. Il dit: «Mon travail est trop dur!
A l’action! il faut des cœurs, des bras, des têtes,
Et faire un bien terrestre en oubliant l’azur!…»
Ah! j’ai senti pourquoi les bannières de fêtes
Au mot de liberté flottent dans l’air plus pur!
Mais que ferons-nous là, misérables poètes!

Rêveurs aux bras lassés, vos temps sont révolus!
Les beaux âges, les temps des dieux furent les vôtres;
L’action va parler, et vos livres sont lus;
Vous aimez trop votre art inutile et point d’autres;
L’enthousiasme est mort: on ne veut plus d’apôtres!
La patrie en travail ne nous écoute plus!…

… Non! si je m’étais cru j’en serais mort de honte!
Non, vous ne mentez pas, rimes au timbre d’or!
Rythme qui fais plus beau tout ce que l’on raconte,
Viens dire, ô Poésie, à l’avenir qui monte,
Comment tu sais garder nos gloires de la mort,
Et que les Vers français c’est la patrie encor!»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Voir page V, note 2.

* * * * *

«Assurer qu’il faut écrire comme on parle, c’est la sottise de M.
Joseph Prudhomme; mais prétendre que les choses écrites et fixées dans
l’art par la composition, gagnent à avoir néanmoins l’allure de la
parole venue spontanément,–cela me paraît une vérité simple.

Laissons l’immobilité de la pierre à la statuaire; l’immutabilité d’un
moment déterminé à la peinture. La gloire de la pensée écrite, c’est
le mouvement et la succession des mouvements.

Le sculpteur a l’argile; le peintre a la couleur. Leur rêve à tous
deux est de les animer. Et nous qui avons en notre pouvoir la parole,
matière fluide et subtile, les mots,

Nés de l’air qui fait vivre et des lèvres humaines,

quelle folie serait-ce à nous de les vouloir figer, immobiliser,
pétrifier!

Avec le souffle poétique on ne fait pas Galathée en marbre; on
l’anime.»

* * * * *

«La fleur n’est pas née pour l’herbier; la parole n’est pas née pour
le livre.

L’écriture n’a été inventée que pour fixer la parole, et peu à peu
elle l’a transformée, lui ôtant la vie. On n’a plus été un orateur, ni
un poète, un trouveur,–mais un chercheur et un écrivain. On a
écrit pour écrire, oui vraiment, à seule fin d’être imprimé, d’exister
sous forme de livre.

Le moyen de transmission, le livre; le lieu du dépôt, est devenu comme
le foyer, comme le trésor même. Puis les livres se sont inspirés des
livres, non plus de la vie; les poètes se sont inspirés des poèmes; on
a cru être classique en imitant Homère qui n’imitait pas Homère, lui,
mais la Nature;–et comme il faut connaître toute une tradition
savante pour goûter tels vers modernes dont la beauté est en grande
partie dans les souvenirs littéraires qu’ils évoquent, les lecteurs
pour ces vers-là ne sont pas nombreux; car les hommes s’intéressent
avant tout à la vie passionnée,–et l’Art poétique ne correspond plus
assez à la Vie, beaucoup trop aux formes d’art qui l’ont précédé.

Si la poésie veut être comptée au nombre des arts vivants, elle
parlera. Si elle veut conquérir les hommes modernes par la parole,
selon le mode antique, elle se verra forcée d’exprimer des sentiments
éternels, universels, dans une action moderne; car l’érudition
n’intéresse que les érudits. Elle procédera, dis-je, comme la poésie
d’autrefois. Elle racontera la vérité vivante, non la tradition morte.
Comme la musique, elle ne fera pas son destin d’être écrite, mais
d’être chantée. Alors elle vivra vraiment, avant de se conserver par
le livre d’où elle pourra sortir avec toute sa gloire dans une série
infinie de résurrections. Alors, parlée, écoutée, aimée, nécessaire,
elle rentrera dans ce grand mouvement d’activité, de bruit, de
travail, que fait notre siècle.

… Je la vois, mêlant chaque jour sa voix au grand bourdonnement de
la vie sociale; chantant les joies et les douleurs de la patrie,
acclamant un héros, une belle action, saluant les tombes, préparant
les gloires, prouvant à la science qu’elle la comprend, à la
démocratie qu’elle l’aime, à la patrie qu’elle est un de ses honneurs,
au siècle des forces mécaniques qu’elle est une force ressuscitée,
vivante, éternelle.»

* * * * *

Telles sont les considérations principales que l’auteur a mêlées à la
lecture de son poème,–soit chez madame Edmond Adam, soit dans les
conférences faites peu de temps après en Belgique et en Suisse.

A la fin de la lecture chez madame Edmond Adam, M. Mézières, de
l’Académie française, voulut résumer l’impression générale dans les
vers suivants, improvisés. Le journal le Temps a publié ces vers,
où le critique s’adresse à l’auteur de Miette et Noré:

La Provence revit dans vos vers pleins et chauds;
D’autres nous la rendaient, mais en vers provençaux;
La langue de Mistral, si brillante et si forte,
Hélas! n’est plus pour nous qu’une langue un peu morte;
La vôtre, cher ami, dans sa limpidité,
Reproduit la Provence en toute vérité.
La voilà, cette terre aux aspects de fournaise,
Avec son ciel de feu, son âme si française,
Son terrible mistral, son Rhône aux flots puissants,
La joie et les douleurs de ses rudes enfants.

Déjà, avant de s’adresser à la critique, M. Jean Aicard avait donné deux
lectures publiques de son poème provençal,–l’une à Toulon, sa ville
natale,–l’autre à Marseille,–et cherché, avant le succès parisien, la
consécration provençale. Cette consécration, l’a-t-il obtenue?–La
présente édition spéciale est une réponse, puisqu’elle a été
spontanément souscrite par le Cercle Artistique de Marseille.

Un dernier mot. De nombreuses études critiques ont déjà été publiées en
France et à l’étranger sur Miette et Noré. Qu’il nous soit permis de
constater qu’elles établissent le succès tout à fait remarquable de
cette œuvre nouvelle.

Paris, 25 mars 1880.

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