Sélectionner une page

Jean Aicard — Celui qui prêtait sa voix aux vaincus

Jean Aicard — Celui qui prêtait sa voix aux vaincus

1848 — 1921

Que viennent-ils chercher ici, les chiens d’Europe ?
Leurs promesses sont d’or, leurs actes de plomb vil.

Chant des touaregs

Ces deux vers ont été écrits par un académicien français, à l’époque où la France achevait la conquête du Sahara. Ils sont mis dans la bouche d’un Touareg, et l’auteur ne prend aucune distance.

On ne s’attend pas à cela de Jean Aicard, qu’on classe d’ordinaire au rayon du régionalisme provençal aimable, entre deux rééditions de Maurin des Maures.

Le Provençal officiel

Né à Toulon en 1848, il a fait la carrière la plus lisse qui soit : poète célébré à vingt-cinq ans, romancier populaire, élu à l’Académie française en 1909, monument de la littérature méridionale. Sa Provence est celle des châtaigniers, des moulins à huile, des Saintes-Maries-de-la-Mer et de la Saint-Éloi.

Rien là-dedans qui appelle la relecture, et c’est bien pourquoi on ne le relit pas.

L’autre versant

Le corpus réuni ici raconte autre chose. Il est plein d’Orient — un cheik, un jeune Arabe qui part, les souks de Tunis, un plongeur, des Touaregs. Et ce ne sont pas des cartes postales orientalistes : la parole y est donnée à ceux d’en face, et ce qu’ils disent n’est pas flatteur pour l’Europe.

« La pétition de l’arabe » va plus loin encore. Elle s’ouvre sur une épigraphe qui est tout un programme — le poète doit parler à tous « ni juge ni roi », il doit être un avertisseur — puis un homme s’adresse directement au colon : « Toi qui n’es pas ministre, écoute-moi, roumi. »

Écrire cela sous la Troisième République, et être reçu sous la Coupole, demandait une forme de sang-froid.

Le roseau

Il y a enfin le poète religieux, et il vaut mieux que sa réputation. « Le roseau » raconte la dérision du Christ couronné d’épines, à qui l’on tend un roseau en guise de sceptre. La réponse qu’Aicard lui prête est d’une netteté qui surprend : les peuples et les rois ont une même mère.

Il est mort en 1921. On se souvient de ses romans, qui ne valent pas ses vers.

Choix de textes

  • Chant des touaregs — « Les chiens d’Europe », dit le Touareg. L’académicien ne prend aucune distance.
  • La pétition de l’arabe — « Toi qui n’es pas ministre, écoute-moi, roumi. » Écrit sous la Troisième République.
  • Le roseau — Le Christ dérisoire couronné d’épines. « Les peuples et les rois ont une même mère. »
  • Le départ du jeune arabe — Un départ raconté du dedans, sans le regard du voyageur européen.
  • Des soucks de Tunis — Le marché, pris comme un lieu de travail et non comme un décor.
  • La coupe du cheik — Un conte oriental mené avec une économie de moyens remarquable.
  • Salim — Un portrait, un nom propre, et le refus de l’exotisme.
  • Au bord du puits — Le lieu où tout se joue au désert, traité sans une once de pittoresque.
  • Le plongeur — Un métier dangereux, regardé de près. Il aimait les gens qui travaillent.
  • Les Saintes-Maries-de-la-Mer — Le Provençal officiel, celui qu’on connaît — et il est bon aussi.

Pour le lire

Poèmes de Provence (1874) · La Chanson de l’enfant (1876) · Les Rebellions et les Apaisements (1871).

Maurin des Maures (1908) — le roman qui a fait sa fortune et éclipsé ses vers.

Élu à l’Académie française en 1909. Aucune édition poétique courante à ce jour.

Guillain Méjane

Archives par mois